Naissance de Métal Hurlant à Livry-Gargan : historique, fondateurs et héritage mondial

En 1975, dans la banlieue parisienne de Livry-Gargan, un petit pavillon de l’avenue du Consul-Général-Nordling est devenu le berceau d’une véritable révolution de la bande dessinée. C’est dans ce pavillon – la demeure de Jean-Pierre Dionnet – que prit forme le magazine Métal Hurlant, sous l’impulsion de Dionnet et de ses comparses Philippe Druillet et Jean Giraud (alias Moebius), avec le soutien financier de Bernard Farkas. Ensemble, ce groupe fondateur allait bouleverser les codes de la bande dessinée et poser les bases d’un mouvement créatif à l’influence mondiale et multimédia.

Historique de la création du magazine Métal Hurlant

Le contexte et la genèse à Livry-Gargan

Au milieu des années 1970, la bande dessinée française connaît une effervescence créative sans précédent. Des auteurs en quête de liberté cherchent à s’affranchir des cadres traditionnels des magazines BD pour jeunesse (Pilote, Tintin, etc.). Jean-Pierre Dionnet, jeune scénariste passionné de science-fiction, ressent ce besoin d’émancipation : chez Pilote, où il écrit depuis 1968, il se heurte au refus de René Goscinny de publier davantage de récits de SF adultes. En 1974, il fait ses premières armes éditoriales aux côtés de Nikita Mandryka sur le magazine underground L’Écho des savanes. Fort de cette expérience, Dionnet rallie deux dessinateurs visionnaires qu’il admire (Philippe Druillet et Jean Giraud dit Moebius) ainsi que son ami entrepreneur Bernard Farkas.

C’est ainsi qu’en décembre 1974, le quatuor décide de fonder une nouvelle maison d’édition faite sur mesure pour leurs projets atypiques, Les Humanoïdes Associés, avec l’idée de publier une revue trimestrielle de bandes dessinées de science-fiction totalement libérée des contraintes habituelles. Le projet prend forme concrètement dans le pavillon familial de Jean-Pierre Dionnet à Livry-Gargan. La demeure familiale devient bientôt le quartier général improvisé des réunions éditoriales et prend des airs de maison d’artistes. Le titre choisi, Métal Hurlant (littéralement « métal hurlant », évocateur d’une énergie brute et futuriste), reflète l’esprit du magazine : un cri nouveau dans le monde de la BD, mêlant imaginaire SF, culture rock et liberté créative totale.

Le numéro 1

En janvier 1975, le numéro 1 de Métal Hurlant paraît enfin. En couverture, une créature fantastique hurlant à la lune sous un logo métallique annonce une nouvelle ère de la bande dessinée adulte. Le magazine, alors trimestriel, compte 68 pages grand format dont 16 en couleurs. La maquette porte la mention « Réservé aux adultes ». Dès ces premières pages, Dionnet, rédacteur en chef, donne le ton : Métal Hurlant sera un laboratoire d’expérimentations graphiques et scénaristiques. Les lecteurs y découvrent notamment les premières planches muettes d’« Arzach » de Moebius ou les délires baroques de Lone Sloane par Philippe Druillet, aux côtés de jeunes talents et d’auteurs internationaux encore inconnus du public français.

Un creuset créatif sans précédent

La réunion de ces esprits créatifs dans le pavillon de Livry-Gargan va rapidement produire une alchimie unique. Dionnet veille à la diversité des styles et à la qualité éditoriale : Métal Hurlant accueille aussi bien le trait classique d’un Paul Gillon ou d’une Chantal Montellier que l’extravagance psychédélique de Druillet ou de Moebius. Tous partagent l’ambition de repousser les limites du 9e art. Le magazine publie coup sur coup des histoires devenues cultes, de « Arzach » (1975) à « Le Garage hermétique » (Moebius, 1976–1979), en passant par les sagas oniriques de Druillet ou les premières collaborations avec le cinéaste Alejandro Jodorowsky (qui signera plus tard L’Incal avec Moebius et Les aventures d’Alef-Thau). Les pages de Métal Hurlant brisent les tabous : la science-fiction y côtoie l’heroic fantasy, l’érotisme, le fantastique et même le polar, le tout servi par des graphismes innovants allant de l’hyperréalisme au cartoon.

Le succès d’estime est immédiat et, très vite, Métal Hurlant gagne en rythme de parution. D’abord trimestriel, le magazine devient bimestriel dès le numéro 7 puis mensuel au numéro 9, face à la demande grandissante des lecteurs. En 1977, une version américaine intitulée Heavy Metal est lancée et remporte un vif succès aux États-Unis. Durant cette période faste, Les Humanoïdes Associés multiplient également les albums reliés, offrant une seconde vie aux meilleures histoires parues dans la revue. À la fin des années 1970, il est diffusé dans plus de 15 pays différents, un fait inédit pour une revue BD française.

Malgré une gestion parfois chaotique et un dépôt de bilan en 1980, Métal Hurlant continue d’être publié jusqu’en 1987, laissant derrière lui 133 numéros d’une richesse artistique exceptionnelle. L’aventure connaîtra des prolongements tardifs (tentatives de relance en 2002 puis en 2021), mais c’est bien sa naissance à Livry-Gargan et son âge d’or (1975–1985) qui ont scellé son statut mythique.

Panneau introductif de l'exposition Métal Hurlant intitulé L'épopée initiale 1975-1987, photographié au Rendez-vous de la BD d'Amiens en 2025.
Panneau d’ouverture de la section L’épopée initiale (1975–1987) de l’exposition Métal Hurlant, RDVBD Amiens, 21 juin 2025. — Roman Brugeat / Livry Participatif, 2025.
DateÉvénement
Déc. 1974Fondation des Humanoïdes Associés par Dionnet, Druillet, Moebius, Farkas.
Janv. 1975Parution du numéro 1 de Métal Hurlant (pavillon Dionnet, Livry-Gargan).
1977Lancement du mensuel américain Heavy Metal, adaptation US de Métal Hurlant.
Fin 1970sMétal Hurlant est publié dans 17 pays différents (diffusion internationale record).
1981Sortie du film d’animation Heavy Metal (Métal Hurlant, la machine à rêver) au cinéma.
Juil. 1987Cessation de parution de Métal Hurlant (dernier numéro de la première époque).
2002-2004Première relance du magazine (version franco-américaine éphémère, 14 numéros).
2021Seconde relance du titre en France (publication trimestrielle).
2024Annonce d’une version anglaise relancée via financement participatif.

Les fondateurs clés et leur rôle dans Métal Hurlant

NomRôleContribution
Jean-Pierre DionnetCo-fondateur, Rédacteur en ChefVisionnaire à l’origine du concept, a dirigé le magazine pendant ses dix premières années, a défini son ton et a contribué en tant qu’écrivain.
Philippe DruilletCo-fondateur, ArtisteArtiste emblématique dont le style visuel unique et baroque a défini l’esthétique du magazine, créateur de séries comme Lone Sloane et Yragaël.
Moebius (Jean Giraud)Co-fondateur, ArtisteArtiste influent dont le style varié et novateur a marqué le magazine, créateur de séries comme Arzach et a collaboré sur Approaching Centauri.
Bernard FarkasCo-fondateur, Directeur FinancierA apporté le soutien financier initial nécessaire au lancement et à la pérennité du magazine et de la maison d’édition Les Humanoïdes Associés.

Jean-Pierre Dionnet : l’initiateur et chef d’orchestre

Jean-Pierre Dionnet lors d'une conférence à la médiathèque Falala de Reims, le 27 octobre 2018.
Jean-Pierre Dionnet en conférence à la médiathèque Falala de Reims, en octobre 2018. — Image issue de Wikimedia Commons.

Jean-Pierre Dionnet (né en 1947) est le catalyseur sans qui Métal Hurlant n’aurait pu voir le jour. Scénariste de formation, critique et fin connaisseur de la culture pop, il se passionne dès l’adolescence pour la bande dessinée et la science-fiction. Lecteur éclectique (du Spirou de Franquin aux comics américains de Jack Kirby) il côtoie très jeune le milieu des fanzines et des librairies BD. En 1968, il intègre Pilote où il écrit des scénarios pour des dessinateurs comme Jean Solé, Philippe Druillet ou Jean Giraud/Moebius. Toutefois, son appétit pour la science-fiction adulte se heurte aux limites de la presse BD traditionnelle, ce qui le pousse à envisager une structure indépendante.

Installé à Livry-Gargan où il a grandi, Dionnet utilise son pavillon familial comme base arrière du projet Métal Hurlant. Cofondateur du magazine en 1974, il en devient naturellement le rédacteur en chef. Son rôle est multiple : il coordonne les contributeurs, passe commande d’histoires innovantes, écrit lui-même des éditoriaux et certains scénarios. Il insuffle à la revue un ton résolument moderne. Sous son impulsion, Métal Hurlant révèle ou accueille une pléiade d’auteurs qui marqueront les années 1970–80 : il publie par exemple les Américains Richard Corben, dont la heroic fantasy sensuelle marquera durablement le style, ou Bernie Wrightson, mais aussi de jeunes Français comme François Schuiten ou Frank Margerin, sans oublier des artistes confirmés désireux de nouveaux terrains d’expression (Moebius, Druillet, etc.). De nombreux auteurs de bande dessinée appelés à jouer un rôle décisif dans la BD contemporaine seront ainsi découverts ou introduits en France par Métal Hurlant et Les Humanoïdes Associés.

Dionnet n’hésite pas non plus à expérimenter lui-même : il scénarise des séries publiées dans Métal Hurlant telles que « Exterminateur 17 » (dessin d’Enki Bilal) ou « Arn » (avec Jean-Claude Gal). Visionnaire, il double la revue d’une politique d’albums reliés pour pérenniser les œuvres marquantes. Jusqu’à son départ en 1984, épuisé par une décennie d’efforts, Jean-Pierre Dionnet aura été l’âme de Métal Hurlant. Par la suite, il poursuivra une carrière prolifique de journaliste (presse écrite et télévision) et de producteur, mais restera dans l’histoire comme le grand ordonnateur de la révolution Métal Hurlant.

Panneau de l'exposition Métal Hurlant présentant des planches de Exterminateur 17 d'Enki Bilal et Jean-Pierre Dionnet ainsi que de La Débandade de Luc et François Schuiten, au Rendez-vous de la BD d'Amiens en 2025.
Vues d’exposition consacrées à Exterminateur 17 (Enki Bilal & Jean-Pierre Dionnet, 1981) et La Débandade (Luc & François Schuiten, 1977), RDVBD Amiens, 21 juin 2025. — Roman Brugeat / Livry Participatif, 2025.

Philippe Druillet : l’artiste cosmique et baroque

Photographie de Philippe Druillet à Montréal en 1973.
Philippe Druillet à Montréal en 1973. — Photo Gilles Desjardins. Image issue de Wikimedia Commons.

Philippe Druillet (né le 28 juin 1944 à Toulouse) insuffle à Métal Hurlant une flamboyance graphique et une imagination démesurée. Avant l’aventure du magazine, il s’est déjà fait un nom par ses albums de science-fiction au style inédit, des œuvres psychédéliques où se mêlent architecture gothique, art nouveau et imagerie futuriste.

  • 1966 : « Le Mystère des Abîmes » inaugure la saga « Lone Sloane ».
  • 1972 : recueil « Les Six Voyages de Lone Sloane », considéré comme son chef-d’œuvre initial. Museum Escher in Het Paleis.
  • 1973 : « Délirius » (avec Jacques Lob) — space-opera psychédélique où architecture gothique, art nouveau et imagerie futuriste se mêlent.
  • 1974 : albums « Vuzz » (fantasy barbare) et « Yragaël » (d’après Michael Moorcock)

Son style riche et foisonnant lui vaut d’être surnommé par certains critiques « l’architecte de l’espace ». Ses planches révolutionnent l’esthétique de la BD SF et influencent toute une génération de dessinateurs ; il brise les codes de la BD en sortant littéralement des cases, un procédé que les comics américains et, plus tard, les mangaka japonais réutiliseront largement après les années 1980.

Activités parallèles et rayonnement

  • Cinéma : dès la pré-production de Sorcerer de William Friedkin (remake, 1977, du film d’Henri-Georges Clouzot « Le Salaire de la peur »), il conçoit des esquisses de camions dystopiques. Il conçoit aussi des affiches de films devenus des classiques du 7e art, telles que « La Guerre du feu » (1981) ou « Le Nom de la rose » (1986).
  • Arts plastiques : peinture, sculpture monumentale, installations numériques.
  • Opéra rock & design : décors, affiches, pochettes d’albums. Il sera notamment l’auteur, en 1984, de la pochette de Métamorphose, premier 33-tours du groupe de heavy metal français Sortilège. Cet album est une des œuvres majeures de la New Wave of French Heavy Metal.
  • Distinctions : Grand Prix de la ville d’Angoulême 1988 pour l’ensemble de son œuvre.

Importance pour Métal Hurlant

Philippe Druillet est le cœur graphique battant de la revue : ses doubles pages baroques, son goût pour les mythes cosmiques et son sens de la démesure donnent à Métal Hurlant sa dimension épique. Aux côtés de Moebius et Dionnet, il a fait passer la BD de science-fiction de l’expérimentation underground au statut d’art majeur.

Série / One-shotPériode dans MHParticularités
Lone Sloane (nouvelles aventures)1975-1981Planche « découpage explosé », doubles pages titanesques.
La Nuit1976Album crépusculaire réalisé après le décès de son épouse.
Vuzz (versions révisées)1976-77Humour barbare et ultra-violent.
NosferatuPré-pub. 1988, album 1989Relecture post-apocalyptique du mythe vampirique.
Salammbô (3 tomes)1980-1986Adaptation du roman de Flaubert, entamée dans MH.
Ouvrages illustrés de Philippe Druillet montrant Nosferatu, Les Six Voyages de Lone Sloane et le catalogue Espace futur, photographiés en 2025.
Ensemble d’ouvrages de Philippe Druillet : NosferatuLes Six Voyages de Lone Sloane et catalogue Espace futur. — Gilles Mijouin / Troyan Forge, 2025.
Reproduction d'une annonce de Philippe Druillet publiée dans L'Écho des Savanes avec mention d'une adresse allée des Pommiers à Livry-Gargan.
Annonce de Philippe Druillet reproduite dans L’Écho des Savanes n° 15, avec une adresse de commande située allée des Pommiers à Livry-Gargan. — Reproduction documentaire.

Moebius (Jean Giraud) : le visionnaire aux deux visages

Jean Giraud est déjà reconnu avant 1975 sous le pseudonyme de Gir pour son travail sur la série western « Blueberry » (scénarisée par Charlier) — dit Moebius (1938–2012). Mais c’est en réveillant son autre identité artistique, Moebius, qu’il contribue à changer la face de la bande dessinée de science-fiction. Cofondateur du magazine en 1975, Moebius y développe un style totalement novateur, libéré des contraintes du réalisme et de la narration classique. Métal Hurlant sera le théâtre de ses expérimentations les plus marquantes, qui influenceront une génération entière de créateurs : son œuvre a rayonné bien au-delà du monde de la BD.

Dès le premier numéro de Métal Hurlant, Moebius frappe les esprits avec « Arzach » (1975), un conte onirique sans paroles où un guerrier silencieux chevauche un ptérodactyle dans des paysages fantastiques. Ce récit, exécuté directement en couleur, est un manifeste artistique : Moebius prouve qu’il est possible de raconter une histoire par la seule force du dessin, dans un style mêlant surréalisme et science-fiction médiévale. Suivront d’autres chefs-d’œuvre dans les pages du magazine, comme « Le Garage hermétique » (1976–1979), saga surréaliste en forme de cadavre exquis, ou « Le Major » et autres récits courts expérimentaux. Moebius y explore toutes les audaces graphiques, du minimalisme à la démesure psychédélique. Au sein de Métal Hurlant, il complète parfaitement le travail de Philippe Druillet : là où ce dernier casse les codes graphiques, Moebius brise les codes narratifs établis.

Parallèlement, Métal Hurlant permet à Moebius de s’associer à des scénaristes visionnaires. C’est ainsi qu’en 1980, il entame avec Alejandro Jodorowsky la série « L’Incal », publiée dans le magazine, qui deviendra l’une des bandes dessinées de science-fiction les plus emblématiques au monde. Sous la plume de Jodorowsky, Moebius dépeint un univers futuriste foisonnant qui le consacre comme un maître du genre. L’artiste crée aussi l’univers d’« Edena » et bien d’autres par la suite, mais c’est vraiment durant la décennie Métal Hurlant qu’il s’est affranchi de son image de dessinateur de western pour réinventer le 9e art. Comme le résume sa biographie officielle, « Cofondateur en 1975 de la revue Métal Hurlant (…), Jean Giraud y développe un style unique signé Moebius. Il y publie des œuvres révolutionnant l’aspect créatif de la bande dessinée tels que Arzach (1976) ou Le Garage hermétique (1979). »

Moebius n’a pas seulement brillé dans les pages de la revue : ses dessins ont très vite attiré l’attention des plus grands réalisateurs de cinéma. Pendant et après la période Métal Hurlant, il collabore à la conception visuelle de films cultes : Alien de Ridley Scott (1979, designs des combinaisons spatiales), « Les Maîtres du temps » de René Laloux (1982, story-board, adaptation en dessin animé du roman « L’Orphelin de Perdide » de Stefan Wul), Tron de Disney (1982, design des costumes), Abyss de James Cameron (1989, créatures sous-marines) ou encore « Le Cinquième Élément » de Luc Besson (1997, designs futuristes). Cette passerelle qu’il crée entre la BD et le cinéma est l’une des clés de l’impact mondial de l’esthétique Métal Hurlant. Jean Giraud/Moebius apparaît ainsi, aux yeux de nombreux observateurs, comme l’artiste pivot du passage de la BD européenne vers un imaginaire visuel global partagé avec le cinéma, l’animation et même le jeu vidéo.

Il n’est donc pas étonnant que des figures comme George Lucas aient salué son génie : « À travers son œuvre, Moebius domine toutes les disciplines artistiques […] Depuis que j’ai vu pour la première fois ses illustrations dans Métal Hurlant, j’ai toujours été impressionné par son sens aigu du graphisme […] Ce qui me frappe le plus, c’est sa beauté à l’état pur. » Ce vibrant hommage résume l’influence prodigieuse qu’a eue Moebius grâce à Métal Hurlant, bien au-delà des frontières de la France et bien au-delà des pages du magazine lui-même.

Ramifications culturelles et héritage mondial de Métal Hurlant

La création de Métal Hurlant à Livry-Gargan n’est pas seulement une aventure éditoriale réussie — c’est le point de départ d’une onde de choc culturelle mondiale. En l’espace de quelques années, le magazine et ses auteurs ont imprégné de nombreux domaines de la culture pop, de la bande dessinée internationale au cinéma hollywoodien, en passant par la littérature cyberpunk, l’illustration fantastique et le jeu vidéo. Nous analysons ci-dessous les principales influences et ramifications de cette révolution artistique.

Influence sur la bande dessinée française et européenne

Métal Hurlant a d’abord eu un impact considérable sur la bande dessinée francophone, qu’il a contribué à faire entrer dans l’âge adulte. Dès son lancement, la revue offre un espace de liberté inédit aux auteurs, popularisant des thèmes jusqu’alors peu présents dans la BD traditionnelle : science-fiction prospective, mondes post-apocalyptiques, satire sociale futuriste, érotisme, etc. Ce ton nouveau et sans tabous fait école : dans son sillage, de nombreux magazines et collections pour adultes voient le jour en Europe. Par exemple, en France, les années qui suivent voient la création de revues comme « À Suivre » (1978) ou « Circus », tandis que des auteurs issus ou révélés par Métal Hurlant publient des albums marquants chez d’autres éditeurs.

Sur le plan stylistique, Métal Hurlant a encouragé la diversification des approches graphiques dans la BD européenne. La cohabitation dans ses pages de styles très variés a incité toute une génération d’artistes à sortir des canons traditionnels de l’école franco-belge. Des dessinateurs tels qu’Enki Bilal, François Schuiten, Caza, Serge Clerc, Margerin, etc. — qui ont publié dans Métal Hurlant — ont ensuite essaimé et influencé la BD européenne des années 1980. En Espagne, en Italie, en Allemagne, des revues similaires émergent (« 1984 »/« Zona 84 », « Totem », « Schwermetall », etc.), souvent en traduisant du matériel de Métal Hurlant. En ce sens, la revue agit comme le fer de lance d’un renouveau de la BD adulte européenne et d’un véritable mouvement artistique ayant rayonné de manière internationale et plurimédiatique.

Vitrine d'exposition présentant une sélection de couvertures de Métal Hurlant et Métal Aventure des années 1970 et 1980, photographiée au RDVBD Amiens 2025.
Sélection de couvertures de Métal Hurlant et Métal Aventure exposées au Rendez-vous de la BD d’Amiens, le 21 juin 2025. — Roman Brugeat / Livry Participatif, 2025.

Par ailleurs, la constitution d’un vaste catalogue d’albums par Les Humanoïdes Associés a permis de pérenniser cet héritage. Des œuvres naguère sérialisées dans le magazine deviennent des classiques en album : « Les Yeux du chat » (Jodorowsky/Moebius), « La Foire aux immortels » (Bilal), « Les Aventures d’Alef-Thau » (Jodorowsky/Arno), etc. Métal Hurlant aura ainsi durablement ancré la science-fiction et le fantastique comme des genres nobles du 9e art européen. La critique et les institutions s’en rendent compte dans les années 1980 : Philippe Druillet reçoit le Grand Prix d’Angoulême en 1988 pour l’ensemble de son œuvre, consacrant par là la légitimité de cette génération d’artistes. Aujourd’hui encore, leur influence se fait sentir : la vague des romans graphiques de genre et la reconnaissance mondiale de la BD européenne (par exemple via des auteurs comme Schuiten, Peeters, etc.) doivent beaucoup au terrain défriché par Métal Hurlant.

Impact sur le mouvement féministe et la place de la femme dans la Bande Dessinée

1) Une ligne éditoriale pionnière, rapidement confrontée à la censure

Dès 1976, Les Humanoïdes Associés lancent Ah! Nana, revue « sœur » de Métal Hurlant confiée à des équipes féminines et autrices. L’ambition est claire : faire émerger des récits, des signatures et des points de vue féminins dans un champ de la bande dessinée alors très masculin, un geste éditorial novateur à l’échelle du secteur.

À partir d’avril 1977, Ah! Nana adopte une formule par dossiers thématiques et aborde, avec une frontalité inhabituelle pour l’époque, des sujets sociaux et culturels sensibles. Les numéros successifs traitent notamment de mouvements politiques extrêmes (n°3), de normes culturelles et corporelles (n°4), des relations femmes-hommes (n°5), de la jeunesse féminine (n°6), de pratiques sexuelles minoritaires (n°7), des identités et orientations minoritaires (n°8), puis de violences intrafamiliales (n°9). Cette orientation — et la présence de contenus réservés aux adultes — expose la revue à l’application de la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.

Dans ce cadre, Ah! Nana est d’abord interdite aux mineurs à la suite du n°8, avant d’être requalifiée « publication pour adultes » après le n°9 (selon la terminologie administrative de l’époque : « pornographique »). S’ensuivent des restrictions de diffusion (reclassement en rayons adultes, interdiction d’affichage et d’annonces) qui fragilisent le modèle économique et conduisent à l’arrêt de la publication.

Vue d'une salle de l'exposition Métal Hurlant consacrée à Ah! Nana n° 9 de septembre 1978, photographiée à Amiens en 2025.
Section de l’exposition dédiée à Ah! Nana n° 9, présentée au Rendez-vous de la BD d’Amiens, le 21 juin 2025. — Roman Brugeat / Livry Participatif, 2025.

2) La « galaxie Métal » comme passerelle pour des autrices

Ah ! Nana sert, dans un premier temps, de rampe d’accès à l’écosystème Métal Hurlant : Chantal Montellier y publie « Andy Gang » avant de poursuivre dans Métal Hurlant après la censure d’« Ah ! Nana » et d’y développer ses dystopies « 1996 », « Shelter » et « Wonder City », ensuite rassemblées en recueil « Social fiction » aux Humanoïdes Associés. D’autres créatrices, comme Nicole Claveloux, graviteront aussi entre Ah ! Nana et Métal. Cette porosité installe, au cœur même de la maison, des écritures féminines et critiques.

Présentoir d'exposition avec des ouvrages de Chantal Montellier, Social Fiction, les anthologies Opus Humano et la réédition d'Ah! Nana, photographié au RDVBD Amiens 2025.
Présentoir consacré à Chantal Montellier : Social FictionOpus Humano et la réédition d’Ah! Nana, RDVBD Amiens, 21 juin 2025. — Roman Brugeat / Livry Participatif, 2025.

3) Une critique du réel par l’anticipation

Dans l’œuvre de Chantal Montellier, la science-fiction de Métal Hurlant devient un outil politique : urbanisme oppressif, surveillance, police, médias — autant de motifs qui déplacent la SF de l’imaginaire techno vers la dénonciation des rapports de pouvoir et des violences sociales, dans une perspective clairement féministe. Cette inflexion constitue l’une des contributions majeures des créatrices à l’esthétique de Métal Hurlant.

4) Un dialogue transatlantique du féminisme en BD

La revue féministe Ah ! Nana publie aussi des créatrices américaines (par ex. Trina Robbins), consolidant un échange transatlantique avec les underground feminist comix (« Wimmen’s Comix », etc.). Cet aller-retour nourrit la visibilité et l’historiographie des créatrices de part et d’autre de l’Atlantique.

5) Tensions & réévaluations

À l’époque, Métal Hurlant, et plus particulièrement son héritier Heavy Metal, est critiqué pour un imaginaire souvent marqué par un regard purement masculin, malgré l’ouverture faite à des créatrices : une ambivalence constitutive du « système Métal ». Mais il faut rappeler que certains codes visuels masculins — notamment ceux de l’heroic fantasy (nudité, hyperviolence, virilisme) — ont eux-mêmes fait l’objet de controverses et de censures. Par ailleurs, de nombreux récits issus de la galaxie Métal détournent ces codes : parodies de l’hypermasculinité, héros bodybuildés tournés en dérision, ou figures pulp déflationnées (héros falots, anti-héros maladroits, satire des poses « sword & sorcery »). Depuis, rééditions, expositions et travaux universitaires reconsidèrent cet héritage : ils rendent plus lisibles les contributions féministes (Montellier, Claveloux, etc.) et relisent ce double mouvement — codification viriliste + subversion parodique — comme un moteur de modernité du titre plutôt qu’une contradiction simple.

Conférence publique sur l'histoire et le devenir de Métal Hurlant avec Jean-Pierre Dionnet au centre, photographiée au Rendez-vous de la BD d'Amiens en 2025.
Conférence « Métal Hurlant : 5 décennies de rébellion artistique » avec Jean-Pierre Dionnet (au centre), Laurent Durieux et Marie Parisot, RDVBD Amiens, Auditorium (Halle Freyssinet), 21 juin 2025. — Roman Brugeat / Livry Participatif, 2025.

Impact sur les comics américains (l’aventure Heavy Metal) :

Métal Hurlant a accueilli dans ses pages des auteurs américains innovants (par exemple Richard Corben y publie « Den », ou Bernie Wrightson certaines histoires), créant un échange transatlantique fécond.

L’impact de Métal Hurlant a rapidement traversé l’Atlantique. Dès 1977, l’éditeur Leonard Mogel adapte le concept aux États-Unis en lançant Heavy Metal, version anglophone de la revue reprenant, dans un premier temps, majoritairement du contenu de Métal Hurlant. Le succès est au rendez-vous : Heavy Metal atteint plus de 230 000 exemplaires vendus par numéro au début des années 1980. Pour beaucoup de lecteurs américains, c’est une révélation — ils découvrent, ébahis, les créations de Moebius, Druillet, Bilal ou Clerc, très différentes des comics de super-héros dominants aux États-Unis. Heavy Metal va ainsi marquer de son empreinte une génération entière d’artistes outre-Atlantique. Des auteurs de comics majeurs comme Jim Starlin, Frank Miller, Walt Simonson ou, plus tard, Mike Mignola ont souvent cité l’influence des dessinateurs de Métal Hurlant sur leur travail, que ce soit dans l’audace des designs, la construction de mondes futuristes ou la liberté de ton.

La percée de Heavy Metal a montré qu’un public adulte existait pour la bande dessinée et initie un mouvement général dans le monde de la BD transatlantique. Les éditeurs américains eux-mêmes s’adaptent à cette vague d’intérêt pour la BD adulte et de science-fiction. En 1980, Marvel Comics lance Epic Illustrated, un magazine clairement inspiré de Heavy Metal, pour proposer à son tour des récits SF/fantasy de haute tenue graphique (d’ailleurs, Moebius y collaborera). Son concurrent DC Comics décide, quant à lui, de publier des œuvres plus matures via son label Vertigo dans les années 1980–1990.

Portrait d'Enki Bilal lors d'une rencontre organisée par la Fnac pour la sortie de l'album Rendez-vous à Paris, le 3 mai 2006.
Enki Bilal lors d’une rencontre organisée par la Fnac à l’occasion de la sortie de Rendez-vous à Paris, en mai 2006. — Image issue de Wikimedia Commons.

Richard Corben

En 1975, lorsque Moebius, Druillet et Jean-Pierre Dionnet créent Métal Hurlant en France, Corben leur soumet quelques-unes de ses histoires. Il est publié dès le premier numéro sous le pseudonyme de Gore, pour les huit pages de son histoire « Cidopey ». Il fera partie des contributeurs récurrents des débuts. Il participera également à Heavy Metal, la franchise du magazine aux États-Unis. La même année, une sélection de ses récits underground en noir et blanc est publiée en relié sous le titre The Richard Corben Funnybook par Nickelodeon Press à Kansas City.

En 1976, il adapte une nouvelle de Robert E. Howard dans l’un des premiers romans graphiques, Bloodstar. Parmi les histoires qu’il réalise pour Heavy Metal, il poursuit la saga de sa création la plus célèbre, Den, entamée dans le court-métrage Neverwhere et dans une courte bande publiée dans l’underground Grim Wit n° 2. La saga Den est une série fantastique relatant les aventures d’un jeune nerd frêle qui voyage vers Neverwhere, un univers inspiré de l’Âge hyborien de Robert E. Howard, du Barsoom d’Edgar Rice Burroughs et des dimensions horrifiques de H. P. Lovecraft. Cette histoire est adaptée, dans une version très abrégée, pour le film d’animation Heavy Metal, où Den est doublé par John Candy dans une interprétation humoristique que Corben jugea excellente.

Le festival d’Angoulême lui décerne en 1976 le prix du dessinateur étranger et, en 2018, le Grand Prix du festival d’Angoulême pour l’ensemble de son œuvre.

Par son œuvre graphique, il contribue, à l’instar de Philippe Druillet et de Moebius, à marquer durablement l’esthétique du monde du rock et du heavy metal, notamment à travers les artworks d’albums. Son travail sur la pochette de Bat Out of Hell de Meat Loaf est un modèle du genre.

#Date de couvertureTitre du (des) récit(s) Corben
1Janv. 1975« CiDoPey » (8 p.)
2Avr. 1975« Going Home » (8 p.)
4Oct. 1975DEN part 1 (« Den » – 8 p.)
5Nov. 1975DEN part 2 (8 p.)
6Mars 1976DEN part 3 (8 p.)
7Mai 1976DEN part 4 (6 p.)
28Fév. 1978« The Last Voyage of Sindbad » part 1 (8 p.)
29 – 30Mars / Avr. 1978« The Last Voyage of Sindbad » parts 2-3
47Fév. 1980Bloodstar part 1
48 – 49Mars / Avr. 1980Bloodstar parts 2-3
59 – 63Janv. – Mai 1981Bloodstar parts 4-8
64Juin 1981Couverture inédite « Den sur l’îlot » (peinture)
70Déc. 1981« Den – Muvovum » (4 p.)
72 – 78Fév. – Août 1982Den II : Muvovum (épisodes suivants)
Capture d'écran de la page galerie du site officiel Corben Studios présentant plusieurs œuvres de Richard Corben.
Page « Galerie » du site officiel Corben Studios montrant un ensemble d’œuvres de Richard Corben. — Capture d’écran ; source d’origine à mentionner selon l’usage éditorial.

Will Eisner :

En 1982, Les Humanoïdes Associés publient pour la première fois en France « Un bail avec Dieu », version française de A Contract with God, œuvre de la légende de la BD américaine Will Eisner, créateur du Spirit.

La marque Heavy Metal perdure aux États-Unis bien après l’arrêt de Métal Hurlant en France, témoignant de l’enracinement durable de cette influence.

En somme, l’onde de choc initiée à Livry-Gargan s’est propagée jusqu’aux comics américains, contribuant à élargir leurs horizons thématiques et artistiques. L’influence se mesure aussi dans la pop culture américaine en général : la génération de lecteurs de Heavy Metal des années 1980 inclut de futurs cinéastes ou créateurs de séries animées qui en garderont l’empreinte (on en retrouve des clins d’œil, par exemple, dans la série animée Æon Flux ou dans des comic books cyberpunk des années 1990). L’ADN de Métal Hurlant s’est donc injecté dans le sang des comics américains, diversifiant un paysage culturel qui, sans cela, serait resté plus uniformément super-héroïque.

Impact sur l’animation et le cinéma

L’univers de Métal Hurlant — par sa richesse visuelle et conceptuelle — a eu des répercussions directes et indirectes sur le cinéma, en particulier dans la science-fiction. Dès la fin des années 1970, Hollywood et le cinéma européen vont puiser dans ce vivier d’idées neuves. Plusieurs axes d’influence sont notables :

Les adaptations du magazine

Le film d’animation Heavy Metal (1981) est l’exemple le plus évident d’une transposition de l’esprit Métal Hurlant à l’écran. Ce long-métrage, composé de segments variés (dont Den de Corben ou Taarna, inspiré de l’univers d’« Arzach »)…

Heavy Metal (1981) :

En 1981, le phénomène impulsé par Métal Hurlant culmine avec la sortie du film d’animation Heavy Metal, coproduction canado-américaine qui adapte à l’écran plusieurs histoires parues dans Heavy Metal en ajoutant des éléments originaux de liaison, toujours dans l’esprit des fondateurs.

Ce film à sketches, composé de huit segments narratifs distincts, traduit en dessin animé pour adultes l’esprit débridé du magazine. L’éclectisme des thèmes et des univers abordés par chaque segment reflète l’ouverture et la liberté de ton de Métal Hurlant. Ces histoires sont reliées par un dénominateur commun, le Loc-Nar, orbe verte phosphorescente qui sert à la fois de fil conducteur, d’antagoniste et de narrateur. Le Loc-Nar, « orbe du mal » et narrateur-antagoniste, est l’invention qui permet à Heavy Metal d’embrasser l’esprit contre-culturel de Métal Hurlant en liant des histoires indépendantes par un même thème : la fascination — et le prix — du pouvoir.

Le film contribue à populariser encore davantage la marque Métal Hurlant / Heavy Metal. Il est notable qu’à travers cette adaptation, un large public a pu découvrir l’univers visuel de la revue, ainsi qu’un panel varié de l’univers musical hard rock et heavy metal. Pour la version européenne, le titre Prefabricated, adaptation anglaise du titre « Préfabriqué » des Français du groupe Trust, remplace, sur une scène de « So Beautiful & So Dangerous », le titre « Crazy » de Nazareth. Les deux titres sont crédités sur les albums des bandes-son du film, offrant au groupe de hard rock français une exposition internationale exceptionnelle pour un style musical peu exposé dans son propre pays.

La bande originale de Heavy Metal (1981), bien que n’étant pas liée au magazine original, s’avère particulièrement bien adaptée à l’univers graphique de Métal Hurlant et articule deux registres complémentaires : d’une part, une musique symphonique d’Elmer Bernstein, enregistrée avec le Royal Philharmonic Orchestra de Londres (motifs récurrents, usage de chœur et couleurs électroniques ponctuelles) ; d’autre part, une sélection rock et heavy metal qui ancre le film dans la contre-culture musicale du tournant des années 1980 (Blue Öyster Cult, Black Sabbath, Cheap Trick, Journey, Devo, Donald Fagen, Stevie Nicks, Don Felder, Grand Funk Railroad, Sammy Hagar, Nazareth, Trust). Les éditions commerciales de la BO reflètent cette dualité (album « Music from the Motion Picture » pour les titres rock, et parutions séparées pour la musique de Bernstein).

Si, pour une question de droits, les histoires françaises n’ont pas pu être reprises en animation, l’esprit impulsé lors de la création du magazine au pavillon de Livry reste présent : éclectisme, humour décalé et bouleversement des codes, univers dystopiques ou fantasy. Heavy Metal témoigne, en adaptant le magazine à l’écran, de son influence internationale sur les arts graphiques, bien sûr, mais également sur l’ensemble de la culture « pop ». Malgré l’absence d’accord entre Français et Américains sur le film, l’esthétique du magazine original reste présente. On remarquera ainsi, dans l’histoire de Taarna, des idées issues directement de la bande dessinée « Arzach », de Moebius, comme l’oiseau-monture de l’héroïne, et une réadaptation de Den de Richard Corben.

Heavy Metal est doté d’un budget de 9,3 millions de dollars. Son tournage a la particularité d’avoir mobilisé dix-sept équipes dispersées à Montréal, Ottawa, Londres ou encore New York.

Métal Hurlant bénéficie, à sa sortie, d’un effet de surprise, même s’il convient de relativiser son retentissement. À cette époque, le monde de l’animation aux États-Unis s’adresse essentiellement à la jeunesse. Disney a donc le quasi-monopole de la production de longs métrages dans ce domaine. En 1981, personne n’avait jamais signé de long métrage d’animation réservé aux adultes, à l’exception de Ralph Bakshi, avec son adaptation de Fritz le Chat en 1972 (d’après la BD de Robert Crumb), de René Laloux, avec La Planète sauvage en 1973 (adaptation du roman de Stefan Wul, Oms en série), et du Belge Picha avec Tarzoon, la honte de la jungle, dessin animé interdit aux moins de 18 ans en 1975.

Dans un secteur dominé par le « politiquement correct » familial des productions Disney, Métal Hurlant bouleverse les codes. Dans ce contexte, le film est reçu avec un certain intérêt, dans la mesure où son architecture narrative, son humour décalé, son côté provocateur, l’originalité de ses dessins et la qualité de sa bande musicale sont autant d’éléments qui renouvellent un genre peu prolifique jusque-là.

En cette période post-révolution sexuelle, l’érotisme très prononcé du film n’échappe pas non plus aux critiques et certains le jugent comme véhiculant une vision misogyne, sinon gratuitement vulgaire (sic). Tout comme pour le magazine qu’il adapte, Heavy Metal est alors victime d’une incompréhension de son second degré et de sa façon, parfois provocatrice, de « faire bouger les lignes ». Même si l’esprit du film, et des œuvres dessinées dont il peut s’inspirer, assument une forme d’expression dont l’imperfection graphique apparente est voulue, la diversité des animations et des dessins est soulignée — et parfois incomprise — par certains critiques.

Le public ne s’y trompe toutefois pas, et le film fait, à sa sortie, plus de 7 millions d’entrées, rapportant 20 millions de dollars en Amérique du Nord. Ce résultat le positionne à la 35e place pour l’année 1981, au même niveau qu’une production telle qu’Outland, qui occupe alors la 34e place.

L’une des forces du long métrage réside dans ce qu’il participe d’une diffusion plus large d’un mouvement de bande dessinée underground dédiée aux adultes. À l’instar du magazine qu’il adapte, Heavy Metal devient, au fil des années, une œuvre culte de la pop culture, du fait notamment de son esprit rock et irrévérencieux, et de son influence plus ou moins directe sur certaines productions marquantes qui vont suivre.

Il est ainsi fort probable que certaines scènes du film Le Cinquième Élément, de Luc Besson, aient été inspirées par la séquence « Harry Canyon ». On note, en effet, une similarité dans l’intrigue : un chauffeur de taxi recueille une jeune femme et l’aide à fuir à la fois ses poursuivants directs et les forces de police. La toute première scène du film (le Loc-Nar se dirigeant vers la Terre, en tant que météorite verte) fait aussi écho à l’intrigue du film. On peut aussi observer le sigle des Tarakiens et d’Arzach dans la fresque du temple, très probablement ajoutés par Moebius, lequel a travaillé sur le film.

Au-delà de son impact direct sur des œuvres qui lui sont postérieures, il est rétrospectivement incontestable que le film a inauguré une nouvelle ère de l’animé pour adultes, puisque vont rapidement lui succéder d’autres longs métrages comme Les Maîtres du temps, adaptation par René Laloux du roman de Stefan Wul L’Orphelin de Perdide, dessiné par Moebius, ou encore Tygra, la glace et le feu de Ralph Bakshi, qui sont totalement dans la même veine. On peut aussi citer Gandahar, adaptation par René Laloux du roman Les Hommes-machines contre Gandahar de Jean-Pierre Andrevon, dessiné par Philippe Caza, autre dessinateur ayant œuvré au sein de Métal Hurlant, ou l’animé japonais de science-fiction Memories, plus tardif, mais répondant au même type de ressorts narratifs et dégageant une atmosphère qui n’est pas étrangère à celle de Métal Hurlant.

En 1996, le dessinateur Kevin Eastman, créateur des Tortues Ninja, fan du film et propriétaire du magazine Heavy Metal depuis 1992, le réédite en vidéo.

Pour son 40e anniversaire, une remasterisation intégrale du long métrage a été entreprise à partir d’un nouveau scan des négatifs originaux. Cette restauration 4K, qui a fait l’objet d’une sortie DVD, a été approuvée par Ivan Reitman, peu de temps avant son décès en février 2022.

Le long métrage connaîtra de nombreux signes de consécration, dont un pastiche direct (cadrages, voiture qui « vole » dans l’espace, esthétique peinte) en 2008 dans la série South Park (3e épisode de la saison 12, « Major Boobage »). L’hommage est explicite dans la page officielle de l’épisode et détaillé dans un making-of par Wired.

En 1986, le clip de ZZ Top, « Rough Boy », mettant en scène l’Eliminator transformée en spaceplane — passage en station orbitale/« space car-wash », etc. — est clairement un écho visuel au gimmick « voiture dans l’espace » de Soft Landing.

En 2018, le lancement du « Starman » d’Elon Musk en Tesla Roadster dans l’espace n’a pas manqué de rappeler l’ouverture de Heavy Metal.

Heavy Metal 2000

Présenté comme une suite tardive du dessin animé de 1981, Heavy Metal 2000, diffusé aussi sous le titre Heavy Metal : F.A.K.K.² hors Amérique du Nord, est en fait une adaptation à l’écran du roman graphique The Melting Pot de Kevin Eastman, Simon Bisley et Eric Talbot. Contrairement à son prédécesseur, il ne s’agit donc pas d’une anthologie mais d’un récit unique.

Malgré une continuité de ton avec l’arc narratif de Taarna (heroic fantasy sombre, violence pulp, héroïne silencieuse / peu loquace qui tranche dans un monde corrompu), Heavy Metal 2000 en est davantage une réécriture spirituelle qu’une suite, Julie tenant la place archétypale de Taarna, avec des citations visuelles et thématiques assumées.

Réalisé par Michael Coldewey et Michel Lemire, produit par CinéGroupe à Montréal, le long métrage sort direct-to-video en juillet 2000 aux États-Unis (diffusions et supports échelonnés selon les territoires). Il met en vedette les voix de Julie Strain, qui sert de modèle au personnage principal « Julie », Michael Ironside (Tyler) et Billy Idol (Odin).

Côté réception, la critique est globalement défavorable et le public n’est pas au rendez-vous, même si une partie du public visé apprécie la continuité heroic fantasy et la vigueur pulp.

L’exploitation de Heavy Metal 2000 s’inscrit dans une stratégie transmedia : sortie vidéo et TV, album de BO multi-artistes, puis jeu vidéo Heavy Metal : F.A.K.K.² (Ritual Entertainment), qui prolonge l’univers en faisant jouer Julie après les événements du film. Cette logique d’« écosystème » reflète l’époque et l’ambition d’Eastman de repositionner la marque Heavy Metal auprès d’un public plus jeune sans renier l’ADN Métal Hurlant.

Metal Hurlant Chronicles (2012)

Frédérique Bel en costume, tenant un cheval blanc dans une scène de Metal Hurlant Chronicles.
Frédérique Bel dans Metal Hurlant Chronicles. — Crédit image à conserver selon la source d’origine.

Lancée sur France 4 le 27 octobre 2012, Métal Hurlant Chronicles est une anthologie de science-fiction franco-belge en douze épisodes de 26 minutes (deux saisons, 2012 et 2014) créée et réalisée par Guillaume Lubrano. Chaque épisode est autonome (nouveau monde, nouvelle distribution) mais tous sont liés par le passage d’un astre, le « métal hurlant », dernier fragment d’une planète détruite, qui traverse l’espace-temps — clin d’œil évident au Loc-Nar du film Heavy Metal (1981) et dispositif unificateur fidèle à l’esprit de la revue. Chaque épisode adapte ou réinterprète une histoire parue dans la relance du magazine Métal Hurlant au début des années 2000 (numéros 139 à 146 surtout), transposée pour l’écran dans un format court proche du one-shot illustré.

Pensée pour l’international, la série est majoritairement tournée en anglais (doublage FR disponible), filmée en grande partie à Bucarest (chaîne de production rationalisée) et portée par une distribution « pan-genre » mêlant visages SF/fantasy et acteurs européens : Rutger Hauer, Scott Adkins, Michael Jai White, James Marsters, Joe Flanigan, Kelly Brook, Dominique Pinon, entre autres. La musique est signée Jesper Kyd (teintes électroniques / épiques). Côté production, on retrouve WE Productions (Lubrano), des partenaires belges (Nexus Factory), Dupuis Audiovisuel, et un lien organique à la marque via Les Humanoïdes Associés (implication au générique / partenariats). Diffusion initiale : France 4 (puis Nolife, MCM, Ciné FX), ventes à l’international (Sony pour l’Allemagne/Autriche/Suisse) et Syfy US en 2014. Édition vidéo intégrale chez Shout! Factory (2015).

Sur le plan esthétique, la série opte pour un éclectisme contrôlé : décors et costumes SF « rétro-pulp », imagerie sword-and-planet, dystopies technologiques, twist endings — grammaire visuelle et thématique qui prolonge la contre-culture graphique de la revue (Moebius, Corben, Jodorowsky, Druillet, etc.) tout en assumant les contraintes TV (découpage rapide, effets numériques ciblés). La série a permis de réactiver à l’international la marque Métal Hurlant sur le petit écran, réintroduit la logique d’anthologie adulte et réhabitue le public à un format court SF à la française.

Influence sur le design et la direction artistique :

C’est peut-être l’aspect le plus marquant. Les auteurs de Métal Hurlant ont activement collaboré à nombre de grands films de science-fiction, imprégnant ceux-ci de leur esthétique. On citera notamment :

Titre du filmRéalisateurAnnéeInfluence du filmBrève description de l’influence
AlienRidley Scott1979H.R. Giger (présenté dans Métal Hurlant)L’esthétique visuelle du film, notamment le design de la créature et des environnements, a été fortement influencée par le travail de Giger découvert dans le magazine.
Blade RunnerRidley Scott1982Moebius (The Long Tomorrow)Le design futuriste de la ville et des véhicules a été inspiré par la bande dessinée de Moebius parue dans Métal Hurlant.
Star WarsGeorge Lucas1977Philippe Druillet, MoebiusL’esthétique des vaisseaux spatiaux, des armures et des mondes extraterrestres présentait des similitudes avec les œuvres de Druillet et Moebius.
Le Cinquième ÉlémentLuc Besson1997Moebius, Jean-Claude Mézières (collaborateurs de Métal Hurlant)Besson a engagé Moebius et Mézières pour la conception de la production du film, s’inspirant de leur travail dans le magazine.
Heavy MetalGerald Potterton1981Divers artistes de Métal HurlantLe film d’animation est une adaptation de plusieurs histoires parues dans le magazine.
Mad MaxGeorge Miller1979Univers dystopiqueL’image d’une société en décomposition, d’une civilisation rongée par la pénurie et la violence. Le héros échappant à l’image manichéenne classique sont des thèmes récurrents dans Métal Hurlant. L’aspect des véhicules et des tenues rappellent les canons esthétiques du magazine.

Alien (1979) de Ridley Scott

La contribution de Moebius au design a influencé toute la représentation des combinaisons spatiales et de l’organique extraterrestre. Par ailleurs, les décors et l’ambiance relèvent manifestement de l’imaginaire visuel de science-fiction de Métal Hurlant.

Mad Max (1979)

Des films comme Mad Max (1979) ont puisé dans l’imagerie post-apocalyptique que Druillet et d’autres avaient développée en BD, y ajoutant au passage des éléments empruntés à l’univers bikers et aux spécificités offertes par l’Australie en termes de décors naturels.

Il apparaît dans plusieurs interviews de Jean-Pierre Dionnet que George Miller voulait intituler son film « Métal Hurlant » et était venu demander l’autorisation ; le fondateur de Métal Hurlant dit l’avoir refusée et s’en mordre encore les doigts. À sa décharge, George Miller réalisait alors son premier long métrage et Mel Gibson était un acteur inconnu ; Jean-Pierre Dionnet recevait alors beaucoup de sollicitations, dont certaines très fantaisistes, et rien ne pouvait laisser présumer de l’impact futur de Mad Max.

Blade Runner (1982)

Harrison Ford lors du Comic-Con International de San Diego 2017 pendant une intervention liée au film Blade Runner 2049.
Harrison Ford lors du Comic-Con International de San Diego 2017 pour Blade Runner 2049. — Crédit photo à conserver selon la source d’origine.

Adaptation à l’écran du roman de Philip K. Dick Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, Blade Runner décrit un monde dystopique pour lequel le roman original laissait une grande latitude d’interprétation visuelle. Ridley Scott, grand amateur d’art graphique, s’est inspiré de l’esthétique Métal Hurlant pour son film.

La représentation tentaculaire et sombre de la cité futuriste doit beaucoup à la bande dessinée The Long Tomorrow (1976) de Moebius et Dan O’Bannon, publiée dans Métal Hurlant, qui préfigure l’imagerie cyberpunk.

Tron (1982) de Steven Lisberger

L’un des premiers films sur le cyberespace, Tron est le premier long métrage à présenter des séquences retravaillées ou conçues par ordinateur, et de l’imagerie informatique de manière intensive — non seulement comme un élément d’effets spéciaux, comme dans Mondwest (1973) ou Star Wars (1977), mais aussi pour concevoir un monde virtuel.

Disney a engagé Moebius comme principal designer des décors et des costumes, aux côtés de Syd Mead (véhicules) et Peter Lloyd (peintures / « airs » de lumière). Il façonne l’allure épurée, « circuitaire » et quasi liturgique des tenues et des espaces numériques.

Moebius est l’un des architectes visuels majeurs de Tron — costumes, décors et storyboards — dont l’esthétique résulte de sa collaboration directe avec Syd Mead et Peter Lloyd.

Le Cinquième Élément (1997) de Luc Besson

Pour son film, Luc Besson engage Moebius et Jean-Claude Mézières (autre grand de la BD, dessinateur de Valérian et Laureline, que Besson adaptera d’ailleurs des années plus tard) pour dessiner costumes et décors, rapprochant ainsi l’univers visuel du film de celui de la BD française de SF.

En outre, on retrouve dans le film de nombreuses références à Métal Hurlant, certainement apportées par Moebius (par exemple pour les symboles du temple) et, vraisemblablement, par l’inconscient de Luc Besson.

Au début des années 2000, un procès oppose Jean Giraud (Moebius), Les Humanoïdes Associés et Alejandro Jodorowsky à Luc Besson et Gaumont pour contrefaçon de L’Incal (emprunts au titre, décors, scènes, personnages, éléments graphiques et scénaristiques), ainsi que pour concurrence déloyale et parasitisme.

Le 28 mai 2004, le Tribunal de grande instance de Paris déboute Moebius, Jodorowsky et Les Humanoïdes. Le tribunal retient, selon le compte rendu, que les ressemblances alléguées ne portent que sur des « fragments infimes de l’œuvre » (donc pas de reprise substantielle protégée). Tout en reconnaissant l’absence de plagiat de la part du réalisateur, le tribunal admet l’existence de l’influence de Métal Hurlant et rejette la demande reconventionnelle des défendeurs pour procédure abusive.

Inspiration générale sur les cinéastes :

Au-delà des collaborations directes, Métal Hurlant a inspiré nombre de réalisateurs par son imaginaire. George Lucas a publiquement reconnu l’influence de Druillet, Moebius et de leurs confrères sur son travail. On sait, par exemple, que la saga Star Wars doit en partie son esthétique dépaysante à des illustrateurs de SF européens (Ralph McQuarrie s’inspirant indirectement de designs BD). Lucas, en admirateur, a même invité Moebius à collaborer sur son parc d’attractions Star Tours dans les années 1980.

De même, des réalisateurs comme James Cameron (pour Avatar, il s’est souvenu de l’écologie onirique de certaines BD de Druillet ou Moebius) ou Guillermo del Toro (fan revendiqué de la revue) ont puisé dans cet imaginaire.

L’influence se ressent aussi dans l’animation japonaise : le mangaka et cinéaste Hayao Miyazaki admirait Moebius (les deux se sont rencontrés et s’estimaient mutuellement), et son film Nausicaä de la vallée du vent (1984) évoque par moments les vastes déserts peuplés de créatures que Moebius dessinait. Plus tard, le style Métal Hurlant infusera même des œuvres comme Akira ou Ghost in the Shell via la mouvance cyberpunk qu’il a contribué à lancer.

En résumé, que ce soit de manière directe (adaptations, collaborations) ou indirecte (inspiration), le cinéma de science-fiction et d’animation doit énormément au magazine et au mouvement artistique lancé en 1975 au pavillon Dionnet, à Livry-Gargan.

La revue a fourni un réservoir d’iconographies, de mondes et d’idées visuelles qui sont recyclés, transformés et portés à l’écran depuis des décennies. Elle a aidé à faire passer le cinéma de SF d’un univers encore formaté (années 1960–1970) à un imaginaire plus adulte, plus riche et cosmopolite.

Influence sur l’imaginaire cyberpunk

Métal Hurlant a diffusé son influence dans de nombreux autres pans de la culture visuelle et littéraire, façonnant ce qu’on peut appeler l’imaginaire contemporain de la science-fiction et de la fantasy :

Préfiguration du cyberpunk :

Publié en 1976 dans Métal Hurlant, le récit « The Long Tomorrow » (scénarisé par Dan O’Bannon et dessiné par Moebius) est souvent cité comme l’une des toutes premières évocations d’une mégapole futuriste à la fois ultratechnologique et décadente — un véritable prototype de ce qui deviendra le genre cyberpunk. Ses ruelles sombres à néons, ses foules interlopes, son mélange de noir et de science-fiction ont influencé directement la conception visuelle de Blade Runner, comme mentionné plus haut, et plus largement l’esthétique des futures œuvres cyberpunk des années 1980.

Lorsque William Gibson écrit Neuromancer (1984), il reconnaît évoluer dans un sillage d’images que des artistes comme Moebius avaient déjà exploré graphiquement. En ce sens, Métal Hurlant a préparé le terrain visuel du cyberpunk avant même que le terme n’existe. La vision d’un futur high-tech et low-life — entre technologie étincelante et misère urbaine — était présente dans nombre de récits de la revue, qu’il s’agisse des « Chroniques métalliques » de Chantal Montellier ou des mégapoles décadentes de Druillet (Delirius, La Nuit) mettant en scène des sociétés dystopiques. Cet imaginaire a ensuite nourri aussi bien la littérature (romans cyberpunk) que le cinéma (Johnny Mnemonic, Matrix, etc.) et le jeu vidéo (Cyberpunk 2077 en est un héritier lointain). Métal Hurlant a ainsi contribué à définir le style visuel unique des univers cyberpunk.

Renouveau de la fantasy et du fantastique visuel :

Parallèlement, Métal Hurlant élargit les frontières de la fantasy. Avec Arzach (Moebius, 1974–1975), heroic fantasy muette et contemplative, Yragaël, Urm le fou ou Vuzz de Philippe Druillet, Métal Hurlant et Les Humanoïdes Associés proposent des mondes hybrides où le médiéval se mêle à la science-fiction et au surréalisme. Cette approche syncrétique a marqué durablement l’illustration et la BD de genre. On en perçoit des échos dans l’iconographie des jeux de rôle des années 1980–1990 (revues Dragon et Casus Belli, univers comme Shadowrun ou Rifts) et, plus tard, chez des auteurs européens tels qu’Olivier Ledroit.

Surtout, Métal Hurlant a montré très tôt qu’on pouvait traiter la fantasy de manière adulte et plurale — violente, érotique ou philosophique — ouvrant la voie, dans des registres voisins, à des séries comme Les Chroniques de la Lune Noire (1989– ) et, côté SF épique, La Caste des Méta-Barons (1992– ).

Influence sur les Jeux vidéo

L’influence de Métal Hurlant sur le jeu vidéo est plus diffuse mais bien réelle. La génération des game designers des années 1980–1990 a grandi avec Métal Hurlant et Heavy Metal. On en voit des traces dans l’esthétique de certains jeux de science-fiction ou de fantasy. Par exemple, le jeu français Another World (1991, Éric Chahi) — célèbre pour sa direction artistique épurée — s’inspire directement des univers de Moebius (Éric Chahi a souvent cité Moebius comme influence pour les décors et le character design de son jeu).

De même, le design de créatures et de décors dans des jeux comme Panzer Dragoon (1995) rappelle l’imagerie d’Arzach (un héros chevauchant une monture volante dans un désert étrange).

Les jeux vidéo de type point & click des années 1990 (chez Cryo Interactive, par ex.) ont collaboré avec des auteurs de Métal Hurlant : citons Dune (1992), dont l’édition française arborait une jaquette illustrée par Moebius, ou Pilgrim (1997), coécrit par Druillet.

L’éditeur Infogrames a même intégré des illustrations de Druillet en couverture de certains jeux (l’icône Exxos dans Captain Blood, 1988, faisait référence à l’univers visuel BD).

Plus généralement, l’esthétique des jeux vidéo de science-fiction modernes, qu’il s’agisse de la démesure architecturale d’un Halo ou des mégapoles futuristes de Final Fantasy, s’inscrit dans une tradition visuelle où Métal Hurlant a joué un rôle précurseur.

Comme signalé précédemment, le film d’animation Heavy Metal 2000 a bénéficié d’une continuité de son univers à travers un jeu vidéo, qui rencontra d’ailleurs plus de succès que le film.

On peut considérer que, chaque fois qu’un jeu dépeint un futur dystopique urbain, ou, au contraire, un monde de fantasy baroque, il y a un peu de l’héritage de Métal Hurlant en filigrane.

Conclusion

L’empreinte de Métal Hurlant irrigue aujourd’hui toute la pop-culture visuelle. Du neuvième art au roman, du cinéma au jeu vidéo, on suit une véritable généalogie d’idées et d’images qui ramène à ce laboratoire de créations né à Livry-Gargan en 1975.

Fait rare, cette révolution culturelle peut être reliée à un lieu précis : le pavillon de pierre meulière (1810) où le magazine fut conçu. Paisible demeure bourgeoise à l’origine, il est devenu un repère patrimonial — matériel par l’édifice, immatériel par l’esprit d’audace qu’il incarne.

La ville de Livry-Gargan a, un temps, honoré cet héritage : quinze éditions des Rencontres de la BD s’y sont tenues, la dernière le 26 mai 2013, consacrée à la création du magazine. L’événement a disparu depuis, mais la mémoire demeure.

L’histoire de Métal Hurlant et celle de Livry-Gargan se répondent : d’un foyer créatif local est né un mouvement mondial. À l’heure où l’on s’interroge sur la préservation du pavillon et sur la transmission de son patrimoine immatériel, on mesure le chemin parcouru : des réunions discrètes de la rue de Paris aux échos planétaires dans le cinéma, la BD et la littérature. Le pavillon de Livry-Gargan est une pépinière d’où ont surgi des mondes imaginaires qui continuent d’inspirer la culture d’aujourd’hui.

Ainsi, le pavillon n’est pas seulement une adresse : c’est une preuve. La preuve qu’un jour, à Livry-Gargan, l’idée de quatre jeunes a pu embraser le monde. Renoncer à ce lieu, ce serait renoncer à cette preuve.


Références

Périodiques : numéros et séries

Ah! Nana. (1976–1978). Ah! Nana, nos 1–9. Paris : Les Humanoïdes Associés.

Heavy Metal. (1977, avril). Heavy Metal, 1(1). New York, NY : National Lampoon.

Les Humanoïdes Associés & Vagator Productions. (2021, 29 septembre). Métal Hurlant (2e série), no 1. Paris : Les Humanoïdes Associés.

Les Humanoïdes Associés & Vagator Productions. (2022, 16 février). Métal Hurlant (2e série), no 2. Paris : Les Humanoïdes Associés.

Les Humanoïdes Associés. (2005, avril). Métal hurlant – 30 ans, vol. 1 (Couv. nos 1–48, 1975–1980). Paris : Les Humanoïdes Associés.

Les Humanoïdes Associés. (2005, mai). Métal hurlant – 30 ans, vol. 2 (Couv. nos 49–84, 1980–1984). Paris : Les Humanoïdes Associés.

Les Humanoïdes Associés. (2005, juin). Métal hurlant – 30 ans, vol. 3 (Couv. nos 85–133, 1984–1987). Paris : Les Humanoïdes Associés.

Les Humanoïdes Associés. (1975, janvier). Métal hurlant (1re série), no 1. Paris : Les Humanoïdes Associés.

Livres / monographies

Alliot, D., & Druillet, P. (2014). Delirium. Paris : Les Arènes.

Dionnet, J.-P., & Quillien, C. (2024). Mes Moires : Un pont sur les étoiles (éd. mise à jour). Vauvert : Au Diable Vauvert.

Poussin, G., & Marmonnier, C. (2005). Métal hurlant 1975–1987 : La machine à rêver. Paris : Denoël. (Rééd. augmentée, 2021).

Presse & web (articles, billets, dossiers)

ActuaBD. (2013, 29 mai). Livry-Gargan fête Dionnet et « Métal Hurlant ».

Henry, C. (2024, 13 décembre). Livry-Gargan vote le déclassement et la vente du « pavillon Dionnet », berceau de Métal Hurlant. 94 Citoyens.

Livry Participatif. (2024, 6 décembre). Sauvons le Pavillon Dionnet, berceau de Métal Hurlant et patrimoine de Livry-Gargan ! Change.org.

Livry Participatif. (2025, 19 février). Pavillon Dionnet : Héritage de Métal Hurlant à Livry-Gargan.

Open Culture. (2017, 1 août). Métal Hurlant: The hugely influential French comic magazine that put Moebius on the map & changed Sci-Fi forever.

Potet, F. (2014, 2 janvier). La révolution dans les bulles, passée en revues. Le Monde.

The Beat. (2025, 22 octobre). Heavy Metal and Métal Hurlant: It’s complicated.

Ressources de référence / encyclopédiques

Cité internationale de la bande dessinée et de l’image. (s. d.). Ah ! Nana : les femmes humanoïdes.

Moebius Production. (s. d.). À propos de Mœbius.

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