2026 — Quadricentenaire de la naissance de Madame de Sévigné (1626–1696)
En 2017, à l’occasion du concours épistolaire auquel se rattache également le texte publié sous le titre « Très chère Marie », Sophie SOLMON avait composé cette lettre adressée à Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné.
À la mémoire de Sophie SOLMON.
Chère Marie,
« La beauté de Livry est au-dessus de tout ce que vous avez vu. »
Un matin, je trouve sur ma table de chevet ce billet. Je me demande alors avec un peu d’émoi qui était entré. Aucun doute quant au style et à l’écriture,c’était vous Marie.
Vous qui souhaitiez vivre deux cents ans, êtes toujours parmi nous. Venez Marie vous promener dans Livry. C’est l’hiver, les rouge-gorges et les mésanges s’affairent.
Les salons du château de la forêt abritent des expositions de sculptures, de peintures et de photos. Venez admirer et vous laisser envoûter par ces œuvres et rencontrer leurs auteurs. A l’extérieur, un bouddha de style thaïlandais, assisté de chênes centenaires et de sequoias de Californie, veille sur le lieu, donnant au visiteur la sensation que le passé et le présent ne font qu’un.
La ville est sans cesse animée par de multiples associations, spectacles, pièces de théâtre et concerts, de tous styles et de toutes époques ; sans oublier le « café philo » où chacun vient s’exprimer librement.
Toujours en quête de nouveautés et de partage, Livry est déjà jumelée quatre fois.
Si vous souhaitez déjeuner ou dîner, vous avez le choix des mets et saveurs du monde entier dans les restaurants indiens, africains et de l’Orient.
Venez, Marie, sur le marché de Chanzy vous laisser séduire et tenter par ses nombreux étals divers et colorés.
Il vous suffit ensuite de vous perdre dans vos rêveries en déambulant le long du canal de l’Ourcq, si calme et scintillant. Cet hiver, le givre sur ses arbres se mêle aux lumières des fêtes de fin d’année.
Le temps n’a pu hélas conserver l’abbaye où vous avez vécu mais son souvenir est présent dans le parcours historique et rappelé aujourd’hui par le lac portant votre nom ainsi qu’une station ferroviaire.
Livry a les plus beaux et grands parcs ornithologiques de la région. Les canards, poules d’eau, geais et autres oiseaux offrent des spectacles de vie fascinants. Les chouettes et hiboux, quant à eux, aiment jouer avec les esprits de la nuit.
Livry, consacrée chaque année « Ville fleurie », reste votre ville Marie.
Viendrez-vous au printemps ? Je l’espère et vous attends.
Publié dans le cadre du quadricentenaire de Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626–2026).
SOLMON, Sophie (2017). « Chère Marie » [texte, concours épistolaire]. Reproduction : Livry Participatif.
Du 18 septembre 2026 au 30 septembre 2027, l’Établissement public territorial Grand Paris Grand Est organise une concertation préalable sur la modification du Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi). Cette procédure doit renforcer la prise en compte du patrimoine bâti, urbain et paysager dans les 14 communes du territoire.
🏙️ Communes concernées : Clichy-sous-Bois, Coubron, Gagny, Gournay-sur-Marne, Le Raincy, Les Pavillons-sous-Bois, Livry-Gargan, Montfermeil, Neuilly-Plaisance, Neuilly-sur-Marne, Noisy-le-Grand, Rosny-sous-Bois, Vaujours et Villemomble.
Les informations présentées ci-dessous sont issues du registre numérique et des actes officiels de Grand Paris Grand Est. Livry Participatif les relaie à titre informatif et neutre.
Concertation préalable — patrimoine du PLUi de Grand Paris Grand Est
Ouverture : 18 septembre 2026 à 0 heure Clôture : 30 septembre 2027 à minuit
Le registre permet de consulter les informations officielles, de déposer une observation et de joindre des documents pendant toute la durée de l’élaboration du projet.
Le PLUi de Grand Paris Grand Est, approuvé le 17 décembre 2024, fixe les règles d’urbanisme communes au territoire tout en comprenant des dispositions propres à chaque commune. La modification engagée par arrêté du 7 juillet 2026 doit s’appuyer sur une étude patrimoniale et paysagère harmonisée à l’échelle intercommunale.
Un diagnostic doit identifier les caractéristiques et les spécificités du patrimoine des 14 communes. Il sera suivi d’une analyse des protections existantes et de propositions permettant de hiérarchiser les éléments patrimoniaux selon leurs typologies, leurs qualités et leurs possibilités d’évolution.
Les objectifs annoncés
conforter et compléter le contenu du PLUi relatif au patrimoine bâti et paysager ;
harmoniser la méthode et les critères d’identification du patrimoine entre les communes ;
mieux reconnaître le paysage comme composante du patrimoine territorial ;
définir des règles de protection et d’intervention conciliant préservation et évolution des bâtiments et des paysages ;
intégrer l’adaptation au changement climatique et la rénovation énergétique dans les prescriptions applicables au patrimoine bâti ;
réaliser une évaluation environnementale du projet de modification.
Quels éléments peut-on signaler ?
Bâtiments remarquables, ensembles urbains, maisons, équipements publics, patrimoine industriel ou religieux, parcs, jardins, alignements d’arbres, perspectives, paysages, murs, clôtures, petits ouvrages et autres éléments contribuant à l’identité d’une commune ou d’un quartier peuvent faire l’objet d’une contribution argumentée et documentée.
Comment participer ?
Sur le registre numérique : déposer une observation et, si nécessaire, joindre des photographies ou documents.
Dans votre mairie : renseigner le registre papier mis à disposition dans chacune des 14 communes.
Par le questionnaire patrimonial : répondre en ligne jusqu’au 15 novembre 2026 ou utiliser sa version papier disponible en mairie.
Lors des actions de terrain : participer aux visites patrimoniales, ateliers participatifs et réunions publiques organisés au fil de la procédure.
Préparer une contribution utile
indiquer précisément la commune et l’adresse ou la localisation de l’élément ;
décrire son intérêt architectural, historique, paysager, social ou environnemental ;
joindre, si possible, des photographies actuelles, vues anciennes, plans ou références documentaires ;
préciser les protections ou règles souhaitées et les possibilités d’évolution à préserver.
Calendrier des visites patrimoniales
Les visites sont organisées par groupes de communes. L’inscription est obligatoire sur le formulaire de Grand Paris Grand Est.
NEUILLY-PLAISANCE / ROSNY-SOUS-BOIS Samedi 3 octobre 2026, de 9 h à 12 h
CLICHY-SOUS-BOIS / MONTFERMEIL Samedi 3 octobre 2026, de 14 h à 17 h
GOURNAY-SUR-MARNE / NOISY-LE-GRAND Mercredi 7 octobre 2026, de 14 h à 17 h, et samedi 10 octobre 2026, de 14 h à 17 h
COUBRON / VAUJOURS Mercredi 14 octobre 2026, de 14 h à 17 h
GAGNY / NEUILLY-SUR-MARNE Mercredi 21 octobre 2026, de 14 h à 17 h
LE RAINCY / VILLEMOMBLE Mercredi 4 novembre 2026, de 14 h à 17 h
LES PAVILLONS-SOUS-BOIS / LIVRY-GARGAN Samedi 7 novembre 2026, de 9 h à 12 h
Visite patrimoniale : samedi 7 novembre 2026, de 9 h à 12 h, avec Les Pavillons-sous-Bois ; inscription obligatoire.
Registre papier : disponible en mairie de Livry-Gargan pendant la concertation.
Participation en ligne : les habitants peuvent signaler un élément patrimonial livryen sur le registre numérique et joindre leurs documents.
Des enjeux déjà documentés à Livry-Gargan
Lors de l’enquête publique de 2024, Livry Participatif avait étudié les protections et déclassements concernant notamment le Castel Guy-Mollet, les anciennes écoles Jacob, le Pavillon Dionnet, le bâtiment des Eaux thermales du lac de Sévigné, la gare de l’Abbaye, les vestiges de l’ancienne plumasserie, certains immeubles du boulevard de Chanzy ainsi que plusieurs séquences paysagères, parcs, alignements d’arbres et continuités écologiques.
La nouvelle concertation constitue l’occasion de documenter à nouveau ces éléments, mais aussi de faire connaître d’autres bâtiments, paysages et ensembles urbains susceptibles de participer à l’identité patrimoniale de Livry-Gargan.
2026-2027 : diagnostic patrimonial et paysager, analyse des protections existantes et concertation du public.
Jusqu’au troisième trimestre 2027 : propositions de compléments, de hiérarchisation, de prescriptions réglementaires et de recommandations.
Après le bilan de la concertation : participation du public par voie électronique ou enquête publique sur le projet de modification.
Second semestre 2028 : approbation envisagée de la modification du PLUi.
📄 Documents relatifs à la participation
Les deux actes du 7 juillet 2026 définissent le cadre, les objectifs et les modalités de la procédure. Les documents s’ouvrent dans le lecteur officiel du registre numérique, depuis lequel ils peuvent être téléchargés ou imprimés.
La concertation est organisée pendant toute la durée de l’élaboration du projet. À son issue, le Conseil de territoire devra en tirer le bilan avant la phase de participation du public portant sur le projet finalisé.
Sources : registre numérique de concertation de Grand Paris Grand Est ; arrêté AR2026-36 du 7 juillet 2026 ; délibération CT2026-07-07-12 du 7 juillet 2026. Informations vérifiées le 21 septembre 2026.
Les Cahiers de Livry Participatif, 2025, p. 51–76.
En 1975, dans la banlieue parisienne de Livry-Gargan, un petit pavillon de l’avenue du Consul-Général-Nordling est devenu le berceau d’une véritable révolution de la bande dessinée. C’est dans ce pavillon – la demeure de Jean-Pierre Dionnet – que prit forme le magazine Métal Hurlant, sous l’impulsion de Dionnet et de ses comparses Philippe Druillet et Jean Giraud (alias Moebius), avec le soutien financier de Bernard Farkas. Ensemble, ce groupe fondateur allait bouleverser les codes de la bande dessinée et poser les bases d’un mouvement créatif à l’influence mondiale et multimédia.
Historique de la création du magazine Métal Hurlant
Le contexte et la genèse à Livry-Gargan
Au milieu des années 1970, la bande dessinée française connaît une effervescence créative sans précédent. Des auteurs en quête de liberté cherchent à s’affranchir des cadres traditionnels des magazines BD pour jeunesse (Pilote, Tintin, etc.). Jean-Pierre Dionnet, jeune scénariste passionné de science-fiction, ressent ce besoin d’émancipation : chez Pilote, où il écrit depuis 1968, il se heurte au refus de René Goscinny de publier davantage de récits de SF adultes. En 1974, il fait ses premières armes éditoriales aux côtés de Nikita Mandryka sur le magazine underground L’Écho des savanes. Fort de cette expérience, Dionnet rallie deux dessinateurs visionnaires qu’il admire (Philippe Druillet et Jean Giraud dit Moebius) ainsi que son ami entrepreneur Bernard Farkas.
C’est ainsi qu’en décembre 1974, le quatuor décide de fonder une nouvelle maison d’édition faite sur mesure pour leurs projets atypiques, Les Humanoïdes Associés, avec l’idée de publier une revue trimestrielle de bandes dessinées de science-fiction totalement libérée des contraintes habituelles. Le projet prend forme concrètement dans le pavillon familial de Jean-Pierre Dionnet à Livry-Gargan. La demeure familiale devient bientôt le quartier général improvisé des réunions éditoriales et prend des airs de maison d’artistes. Le titre choisi, Métal Hurlant (littéralement « métal hurlant », évocateur d’une énergie brute et futuriste), reflète l’esprit du magazine : un cri nouveau dans le monde de la BD, mêlant imaginaire SF, culture rock et liberté créative totale.
Le numéro 1
En janvier 1975, le numéro 1 de Métal Hurlant paraît enfin. En couverture, une créature fantastique hurlant à la lune sous un logo métallique annonce une nouvelle ère de la bande dessinée adulte. Le magazine, alors trimestriel, compte 68 pages grand format dont 16 en couleurs. La maquette porte la mention « Réservé aux adultes ». Dès ces premières pages, Dionnet, rédacteur en chef, donne le ton : Métal Hurlant sera un laboratoire d’expérimentations graphiques et scénaristiques. Les lecteurs y découvrent notamment les premières planches muettes d’« Arzach » de Moebius ou les délires baroques de Lone Sloane par Philippe Druillet, aux côtés de jeunes talents et d’auteurs internationaux encore inconnus du public français.
Un creuset créatif sans précédent
La réunion de ces esprits créatifs dans le pavillon de Livry-Gargan va rapidement produire une alchimie unique. Dionnet veille à la diversité des styles et à la qualité éditoriale : Métal Hurlant accueille aussi bien le trait classique d’un Paul Gillon ou d’une Chantal Montellier que l’extravagance psychédélique de Druillet ou de Moebius. Tous partagent l’ambition de repousser les limites du 9e art. Le magazine publie coup sur coup des histoires devenues cultes, de « Arzach » (1975) à « Le Garage hermétique » (Moebius, 1976–1979), en passant par les sagas oniriques de Druillet ou les premières collaborations avec le cinéaste Alejandro Jodorowsky (qui signera plus tard L’Incal avec Moebius et Les aventures d’Alef-Thau). Les pages de Métal Hurlant brisent les tabous : la science-fiction y côtoie l’heroic fantasy, l’érotisme, le fantastique et même le polar, le tout servi par des graphismes innovants allant de l’hyperréalisme au cartoon.
Le succès d’estime est immédiat et, très vite, Métal Hurlant gagne en rythme de parution. D’abord trimestriel, le magazine devient bimestriel dès le numéro 7 puis mensuel au numéro 9, face à la demande grandissante des lecteurs. En 1977, une version américaine intitulée Heavy Metal est lancée et remporte un vif succès aux États-Unis. Durant cette période faste, Les Humanoïdes Associés multiplient également les albums reliés, offrant une seconde vie aux meilleures histoires parues dans la revue. À la fin des années 1970, il est diffusé dans plus de 15 pays différents, un fait inédit pour une revue BD française.
Malgré une gestion parfois chaotique et un dépôt de bilan en 1980, Métal Hurlant continue d’être publié jusqu’en 1987, laissant derrière lui 133 numéros d’une richesse artistique exceptionnelle. L’aventure connaîtra des prolongements tardifs (tentatives de relance en 2002 puis en 2021), mais c’est bien sa naissance à Livry-Gargan et son âge d’or (1975–1985) qui ont scellé son statut mythique.
Panneau d’ouverture de la section L’épopée initiale (1975–1987) de l’exposition Métal Hurlant, RDVBD Amiens, 21 juin 2025. — Roman Brugeat / Livry Participatif, 2025.
Chronologie : les dates-clés de Métal Hurlant et de ses dérivés
Date
Événement
Déc. 1974
Fondation des Humanoïdes Associés par Dionnet, Druillet, Moebius, Farkas.
Janv. 1975
Parution du numéro 1 de Métal Hurlant (pavillon Dionnet, Livry-Gargan).
1977
Lancement du mensuel américain Heavy Metal, adaptation US de Métal Hurlant.
Fin 1970s
Métal Hurlant est publié dans 17 pays différents (diffusion internationale record).
1981
Sortie du film d’animation Heavy Metal (Métal Hurlant, la machine à rêver) au cinéma.
Juil. 1987
Cessation de parution de Métal Hurlant (dernier numéro de la première époque).
2002-2004
Première relance du magazine (version franco-américaine éphémère, 14 numéros).
2021
Seconde relance du titre en France (publication trimestrielle).
2024
Annonce d’une version anglaise relancée via financement participatif.
Les fondateurs clés et leur rôle dans Métal Hurlant
Figures clés de Métal Hurlant
Nom
Rôle
Contribution
Jean-Pierre Dionnet
Co-fondateur, Rédacteur en Chef
Visionnaire à l’origine du concept, a dirigé le magazine pendant ses dix premières années, a défini son ton et a contribué en tant qu’écrivain.
Philippe Druillet
Co-fondateur, Artiste
Artiste emblématique dont le style visuel unique et baroque a défini l’esthétique du magazine, créateur de séries comme Lone Sloane et Yragaël.
Moebius (Jean Giraud)
Co-fondateur, Artiste
Artiste influent dont le style varié et novateur a marqué le magazine, créateur de séries comme Arzach et a collaboré sur Approaching Centauri.
Bernard Farkas
Co-fondateur, Directeur Financier
A apporté le soutien financier initial nécessaire au lancement et à la pérennité du magazine et de la maison d’édition Les Humanoïdes Associés.
Jean-Pierre Dionnet : l’initiateur et chef d’orchestre
Jean-Pierre Dionnet en conférence à la médiathèque Falala de Reims, en octobre 2018. — Image issue de Wikimedia Commons.
Jean-Pierre Dionnet (né en 1947) est le catalyseur sans qui Métal Hurlant n’aurait pu voir le jour. Scénariste de formation, critique et fin connaisseur de la culture pop, il se passionne dès l’adolescence pour la bande dessinée et la science-fiction. Lecteur éclectique (du Spirou de Franquin aux comics américains de Jack Kirby) il côtoie très jeune le milieu des fanzines et des librairies BD. En 1968, il intègre Pilote où il écrit des scénarios pour des dessinateurs comme Jean Solé, Philippe Druillet ou Jean Giraud/Moebius. Toutefois, son appétit pour la science-fiction adulte se heurte aux limites de la presse BD traditionnelle, ce qui le pousse à envisager une structure indépendante.
Installé à Livry-Gargan où il a grandi, Dionnet utilise son pavillon familial comme base arrière du projet Métal Hurlant. Cofondateur du magazine en 1974, il en devient naturellement le rédacteur en chef. Son rôle est multiple : il coordonne les contributeurs, passe commande d’histoires innovantes, écrit lui-même des éditoriaux et certains scénarios. Il insuffle à la revue un ton résolument moderne. Sous son impulsion, Métal Hurlant révèle ou accueille une pléiade d’auteurs qui marqueront les années 1970–80 : il publie par exemple les Américains Richard Corben, dont la heroic fantasy sensuelle marquera durablement le style, ou Bernie Wrightson, mais aussi de jeunes Français comme François Schuiten ou Frank Margerin, sans oublier des artistes confirmés désireux de nouveaux terrains d’expression (Moebius, Druillet, etc.). De nombreux auteurs de bande dessinée appelés à jouer un rôle décisif dans la BD contemporaine seront ainsi découverts ou introduits en France par Métal Hurlant et Les Humanoïdes Associés.
Dionnet n’hésite pas non plus à expérimenter lui-même : il scénarise des séries publiées dans Métal Hurlant telles que « Exterminateur 17 » (dessin d’Enki Bilal) ou « Arn » (avec Jean-Claude Gal). Visionnaire, il double la revue d’une politique d’albums reliés pour pérenniser les œuvres marquantes. Jusqu’à son départ en 1984, épuisé par une décennie d’efforts, Jean-Pierre Dionnet aura été l’âme de Métal Hurlant. Par la suite, il poursuivra une carrière prolifique de journaliste (presse écrite et télévision) et de producteur, mais restera dans l’histoire comme le grand ordonnateur de la révolution Métal Hurlant.
Vues d’exposition consacrées à Exterminateur 17 (Enki Bilal & Jean-Pierre Dionnet, 1981) et La Débandade (Luc & François Schuiten, 1977), RDVBD Amiens, 21 juin 2025. — Roman Brugeat / Livry Participatif, 2025.
Philippe Druillet : l’artiste cosmique et baroque
Philippe Druillet à Montréal en 1973. — Photo Gilles Desjardins. Image issue de Wikimedia Commons.
Philippe Druillet (né le 28 juin 1944 à Toulouse) insuffle à Métal Hurlant une flamboyance graphique et une imagination démesurée. Avant l’aventure du magazine, il s’est déjà fait un nom par ses albums de science-fiction au style inédit, des œuvres psychédéliques où se mêlent architecture gothique, art nouveau et imagerie futuriste.
1966 : « Le Mystère des Abîmes » inaugure la saga « Lone Sloane ».
1972 : recueil « Les Six Voyages de Lone Sloane », considéré comme son chef-d’œuvre initial. Museum Escher in Het Paleis.
1973 : « Délirius » (avec Jacques Lob) — space-opera psychédélique où architecture gothique, art nouveau et imagerie futuriste se mêlent.
1974 : albums « Vuzz » (fantasy barbare) et « Yragaël » (d’après Michael Moorcock)
Son style riche et foisonnant lui vaut d’être surnommé par certains critiques « l’architecte de l’espace ». Ses planches révolutionnent l’esthétique de la BD SF et influencent toute une génération de dessinateurs ; il brise les codes de la BD en sortant littéralement des cases, un procédé que les comics américains et, plus tard, les mangaka japonais réutiliseront largement après les années 1980.
Activités parallèles et rayonnement
Cinéma : dès la pré-production de Sorcerer de William Friedkin (remake, 1977, du film d’Henri-Georges Clouzot « Le Salaire de la peur »), il conçoit des esquisses de camions dystopiques. Il conçoit aussi des affiches de films devenus des classiques du 7e art, telles que « La Guerre du feu » (1981) ou « Le Nom de la rose » (1986).
Arts plastiques : peinture, sculpture monumentale, installations numériques.
Opéra rock & design : décors, affiches, pochettes d’albums. Il sera notamment l’auteur, en 1984, de la pochette de Métamorphose, premier 33-tours du groupe de heavy metal français Sortilège. Cet album est une des œuvres majeures de la New Wave of French Heavy Metal.
Distinctions : Grand Prix de la ville d’Angoulême 1988 pour l’ensemble de son œuvre.
Importance pour Métal Hurlant
Philippe Druillet est le cœur graphique battant de la revue : ses doubles pages baroques, son goût pour les mythes cosmiques et son sens de la démesure donnent à Métal Hurlant sa dimension épique. Aux côtés de Moebius et Dionnet, il a fait passer la BD de science-fiction de l’expérimentation underground au statut d’art majeur.
Co-fondateur de la revue en 1975, Druillet y trouve un laboratoire sans censure
Album crépusculaire réalisé après le décès de son épouse.
Vuzz (versions révisées)
1976-77
Humour barbare et ultra-violent.
Nosferatu
Pré-pub. 1988, album 1989
Relecture post-apocalyptique du mythe vampirique.
Salammbô (3 tomes)
1980-1986
Adaptation du roman de Flaubert, entamée dans MH.
Ensemble d’ouvrages de Philippe Druillet : Nosferatu, Les Six Voyages de Lone Sloane et catalogue Espace futur. — Gilles Mijouin / Troyan Forge, 2025.Annonce de Philippe Druillet reproduite dans L’Écho des Savanes n° 15, avec une adresse de commande située allée des Pommiers à Livry-Gargan. — Reproduction documentaire.
Moebius (Jean Giraud) : le visionnaire aux deux visages
Jean Giraud est déjà reconnu avant 1975 sous le pseudonyme de Gir pour son travail sur la série western « Blueberry » (scénarisée par Charlier) — dit Moebius (1938–2012). Mais c’est en réveillant son autre identité artistique, Moebius, qu’il contribue à changer la face de la bande dessinée de science-fiction. Cofondateur du magazine en 1975, Moebius y développe un style totalement novateur, libéré des contraintes du réalisme et de la narration classique. Métal Hurlant sera le théâtre de ses expérimentations les plus marquantes, qui influenceront une génération entière de créateurs : son œuvre a rayonné bien au-delà du monde de la BD.
Dès le premier numéro de Métal Hurlant, Moebius frappe les esprits avec « Arzach » (1975), un conte onirique sans paroles où un guerrier silencieux chevauche un ptérodactyle dans des paysages fantastiques. Ce récit, exécuté directement en couleur, est un manifeste artistique : Moebius prouve qu’il est possible de raconter une histoire par la seule force du dessin, dans un style mêlant surréalisme et science-fiction médiévale. Suivront d’autres chefs-d’œuvre dans les pages du magazine, comme « Le Garage hermétique » (1976–1979), saga surréaliste en forme de cadavre exquis, ou « Le Major » et autres récits courts expérimentaux. Moebius y explore toutes les audaces graphiques, du minimalisme à la démesure psychédélique. Au sein de Métal Hurlant, il complète parfaitement le travail de Philippe Druillet : là où ce dernier casse les codes graphiques, Moebius brise les codes narratifs établis.
Parallèlement, Métal Hurlant permet à Moebius de s’associer à des scénaristes visionnaires. C’est ainsi qu’en 1980, il entame avec Alejandro Jodorowsky la série « L’Incal », publiée dans le magazine, qui deviendra l’une des bandes dessinées de science-fiction les plus emblématiques au monde. Sous la plume de Jodorowsky, Moebius dépeint un univers futuriste foisonnant qui le consacre comme un maître du genre. L’artiste crée aussi l’univers d’« Edena » et bien d’autres par la suite, mais c’est vraiment durant la décennie Métal Hurlant qu’il s’est affranchi de son image de dessinateur de western pour réinventer le 9e art. Comme le résume sa biographie officielle, « Cofondateur en 1975 de la revue Métal Hurlant (…), Jean Giraud y développe un style unique signé Moebius. Il y publie des œuvres révolutionnant l’aspect créatif de la bande dessinée tels que Arzach (1976) ou Le Garage hermétique (1979). »
Moebius n’a pas seulement brillé dans les pages de la revue : ses dessins ont très vite attiré l’attention des plus grands réalisateurs de cinéma. Pendant et après la période Métal Hurlant, il collabore à la conception visuelle de films cultes : Alien de Ridley Scott (1979, designs des combinaisons spatiales), « Les Maîtres du temps » de René Laloux (1982, story-board, adaptation en dessin animé du roman « L’Orphelin de Perdide » de Stefan Wul), Tron de Disney (1982, design des costumes), Abyss de James Cameron (1989, créatures sous-marines) ou encore « Le Cinquième Élément » de Luc Besson (1997, designs futuristes). Cette passerelle qu’il crée entre la BD et le cinéma est l’une des clés de l’impact mondial de l’esthétique Métal Hurlant. Jean Giraud/Moebius apparaît ainsi, aux yeux de nombreux observateurs, comme l’artiste pivot du passage de la BD européenne vers un imaginaire visuel global partagé avec le cinéma, l’animation et même le jeu vidéo.
Il n’est donc pas étonnant que des figures comme George Lucas aient salué son génie : « À travers son œuvre, Moebius domine toutes les disciplines artistiques […] Depuis que j’ai vu pour la première fois ses illustrations dans Métal Hurlant, j’ai toujours été impressionné par son sens aigu du graphisme […] Ce qui me frappe le plus, c’est sa beauté à l’état pur. » Ce vibrant hommage résume l’influence prodigieuse qu’a eue Moebius grâce à Métal Hurlant, bien au-delà des frontières de la France et bien au-delà des pages du magazine lui-même.
Ramifications culturelles et héritage mondial de Métal Hurlant
La création de Métal Hurlant à Livry-Gargan n’est pas seulement une aventure éditoriale réussie — c’est le point de départ d’une onde de choc culturelle mondiale. En l’espace de quelques années, le magazine et ses auteurs ont imprégné de nombreux domaines de la culture pop, de la bande dessinée internationale au cinéma hollywoodien, en passant par la littérature cyberpunk, l’illustration fantastique et le jeu vidéo. Nous analysons ci-dessous les principales influences et ramifications de cette révolution artistique.
Influence sur la bande dessinée française et européenne
Métal Hurlant a d’abord eu un impact considérable sur la bande dessinée francophone, qu’il a contribué à faire entrer dans l’âge adulte. Dès son lancement, la revue offre un espace de liberté inédit aux auteurs, popularisant des thèmes jusqu’alors peu présents dans la BD traditionnelle : science-fiction prospective, mondes post-apocalyptiques, satire sociale futuriste, érotisme, etc. Ce ton nouveau et sans tabous fait école : dans son sillage, de nombreux magazines et collections pour adultes voient le jour en Europe. Par exemple, en France, les années qui suivent voient la création de revues comme « À Suivre » (1978) ou « Circus », tandis que des auteurs issus ou révélés par Métal Hurlant publient des albums marquants chez d’autres éditeurs.
Sur le plan stylistique, Métal Hurlant a encouragé la diversification des approches graphiques dans la BD européenne. La cohabitation dans ses pages de styles très variés a incité toute une génération d’artistes à sortir des canons traditionnels de l’école franco-belge. Des dessinateurs tels qu’Enki Bilal, François Schuiten, Caza, Serge Clerc, Margerin, etc. — qui ont publié dans Métal Hurlant — ont ensuite essaimé et influencé la BD européenne des années 1980. En Espagne, en Italie, en Allemagne, des revues similaires émergent (« 1984 »/« Zona 84 », « Totem », « Schwermetall », etc.), souvent en traduisant du matériel de Métal Hurlant. En ce sens, la revue agit comme le fer de lance d’un renouveau de la BD adulte européenne et d’un véritable mouvement artistique ayant rayonné de manière internationale et plurimédiatique.
Sélection de couvertures de Métal Hurlant et Métal Aventure exposées au Rendez-vous de la BD d’Amiens, le 21 juin 2025. — Roman Brugeat / Livry Participatif, 2025.
Par ailleurs, la constitution d’un vaste catalogue d’albums par Les Humanoïdes Associés a permis de pérenniser cet héritage. Des œuvres naguère sérialisées dans le magazine deviennent des classiques en album : « Les Yeux du chat » (Jodorowsky/Moebius), « La Foire aux immortels » (Bilal), « Les Aventures d’Alef-Thau » (Jodorowsky/Arno), etc. Métal Hurlant aura ainsi durablement ancré la science-fiction et le fantastique comme des genres nobles du 9e art européen. La critique et les institutions s’en rendent compte dans les années 1980 : Philippe Druillet reçoit le Grand Prix d’Angoulême en 1988 pour l’ensemble de son œuvre, consacrant par là la légitimité de cette génération d’artistes. Aujourd’hui encore, leur influence se fait sentir : la vague des romans graphiques de genre et la reconnaissance mondiale de la BD européenne (par exemple via des auteurs comme Schuiten, Peeters, etc.) doivent beaucoup au terrain défriché par Métal Hurlant.
Impact sur le mouvement féministe et la place de la femme dans la Bande Dessinée
1) Une ligne éditoriale pionnière, rapidement confrontée à la censure
Dès 1976, Les Humanoïdes Associés lancent Ah! Nana, revue « sœur » de Métal Hurlant confiée à des équipes féminines et autrices. L’ambition est claire : faire émerger des récits, des signatures et des points de vue féminins dans un champ de la bande dessinée alors très masculin, un geste éditorial novateur à l’échelle du secteur.
À partir d’avril 1977, Ah! Nana adopte une formule par dossiers thématiques et aborde, avec une frontalité inhabituelle pour l’époque, des sujets sociaux et culturels sensibles. Les numéros successifs traitent notamment de mouvements politiques extrêmes (n°3), de normes culturelles et corporelles (n°4), des relations femmes-hommes (n°5), de la jeunesse féminine (n°6), de pratiques sexuelles minoritaires (n°7), des identités et orientations minoritaires (n°8), puis de violences intrafamiliales (n°9). Cette orientation — et la présence de contenus réservés aux adultes — expose la revue à l’application de la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.
Dans ce cadre, Ah! Nana est d’abord interdite aux mineurs à la suite du n°8, avant d’être requalifiée « publication pour adultes » après le n°9 (selon la terminologie administrative de l’époque : « pornographique »). S’ensuivent des restrictions de diffusion (reclassement en rayons adultes, interdiction d’affichage et d’annonces) qui fragilisent le modèle économique et conduisent à l’arrêt de la publication.
Section de l’exposition dédiée à Ah! Nana n° 9, présentée au Rendez-vous de la BD d’Amiens, le 21 juin 2025. — Roman Brugeat / Livry Participatif, 2025.
2) La « galaxie Métal » comme passerelle pour des autrices
Ah ! Nana sert, dans un premier temps, de rampe d’accès à l’écosystème Métal Hurlant : Chantal Montellier y publie « Andy Gang » avant de poursuivre dans Métal Hurlant après la censure d’« Ah ! Nana » et d’y développer ses dystopies « 1996 », « Shelter » et « Wonder City », ensuite rassemblées en recueil « Social fiction » aux Humanoïdes Associés. D’autres créatrices, comme Nicole Claveloux, graviteront aussi entre Ah ! Nana et Métal. Cette porosité installe, au cœur même de la maison, des écritures féminines et critiques.
Présentoir consacré à Chantal Montellier : Social Fiction, Opus Humano et la réédition d’Ah! Nana, RDVBD Amiens, 21 juin 2025. — Roman Brugeat / Livry Participatif, 2025.
3) Une critique du réel par l’anticipation
Dans l’œuvre de Chantal Montellier, la science-fiction de Métal Hurlant devient un outil politique : urbanisme oppressif, surveillance, police, médias — autant de motifs qui déplacent la SF de l’imaginaire techno vers la dénonciation des rapports de pouvoir et des violences sociales, dans une perspective clairement féministe. Cette inflexion constitue l’une des contributions majeures des créatrices à l’esthétique de Métal Hurlant.
4) Un dialogue transatlantique du féminisme en BD
La revue féministe Ah ! Nana publie aussi des créatrices américaines (par ex. Trina Robbins), consolidant un échange transatlantique avec les underground feminist comix (« Wimmen’s Comix », etc.). Cet aller-retour nourrit la visibilité et l’historiographie des créatrices de part et d’autre de l’Atlantique.
5) Tensions & réévaluations
À l’époque, Métal Hurlant, et plus particulièrement son héritier Heavy Metal, est critiqué pour un imaginaire souvent marqué par un regard purement masculin, malgré l’ouverture faite à des créatrices : une ambivalence constitutive du « système Métal ». Mais il faut rappeler que certains codes visuels masculins — notamment ceux de l’heroic fantasy (nudité, hyperviolence, virilisme) — ont eux-mêmes fait l’objet de controverses et de censures. Par ailleurs, de nombreux récits issus de la galaxie Métal détournent ces codes : parodies de l’hypermasculinité, héros bodybuildés tournés en dérision, ou figures pulp déflationnées (héros falots, anti-héros maladroits, satire des poses « sword & sorcery »). Depuis, rééditions, expositions et travaux universitaires reconsidèrent cet héritage : ils rendent plus lisibles les contributions féministes (Montellier, Claveloux, etc.) et relisent ce double mouvement — codification viriliste + subversion parodique — comme un moteur de modernité du titre plutôt qu’une contradiction simple.
Conférence « Métal Hurlant : 5 décennies de rébellion artistique » avec Jean-Pierre Dionnet (au centre), Laurent Durieux et Marie Parisot, RDVBD Amiens, Auditorium (Halle Freyssinet), 21 juin 2025. — Roman Brugeat / Livry Participatif, 2025.
Impact sur les comics américains (l’aventure Heavy Metal) :
Métal Hurlant a accueilli dans ses pages des auteurs américains innovants (par exemple Richard Corben y publie « Den », ou Bernie Wrightson certaines histoires), créant un échange transatlantique fécond.
L’impact de Métal Hurlant a rapidement traversé l’Atlantique. Dès 1977, l’éditeur Leonard Mogel adapte le concept aux États-Unis en lançant Heavy Metal, version anglophone de la revue reprenant, dans un premier temps, majoritairement du contenu de Métal Hurlant. Le succès est au rendez-vous : Heavy Metal atteint plus de 230 000 exemplaires vendus par numéro au début des années 1980. Pour beaucoup de lecteurs américains, c’est une révélation — ils découvrent, ébahis, les créations de Moebius, Druillet, Bilal ou Clerc, très différentes des comics de super-héros dominants aux États-Unis. Heavy Metal va ainsi marquer de son empreinte une génération entière d’artistes outre-Atlantique. Des auteurs de comics majeurs comme Jim Starlin, Frank Miller, Walt Simonson ou, plus tard, Mike Mignola ont souvent cité l’influence des dessinateurs de Métal Hurlant sur leur travail, que ce soit dans l’audace des designs, la construction de mondes futuristes ou la liberté de ton.
La percée de Heavy Metal a montré qu’un public adulte existait pour la bande dessinée et initie un mouvement général dans le monde de la BD transatlantique. Les éditeurs américains eux-mêmes s’adaptent à cette vague d’intérêt pour la BD adulte et de science-fiction. En 1980, Marvel Comics lance Epic Illustrated, un magazine clairement inspiré de Heavy Metal, pour proposer à son tour des récits SF/fantasy de haute tenue graphique (d’ailleurs, Moebius y collaborera). Son concurrent DC Comics décide, quant à lui, de publier des œuvres plus matures via son label Vertigo dans les années 1980–1990.
Enki Bilal lors d’une rencontre organisée par la Fnac à l’occasion de la sortie de Rendez-vous à Paris, en mai 2006. — Image issue de Wikimedia Commons.
Richard Corben
En 1975, lorsque Moebius, Druillet et Jean-Pierre Dionnet créent Métal Hurlant en France, Corben leur soumet quelques-unes de ses histoires. Il est publié dès le premier numéro sous le pseudonyme de Gore, pour les huit pages de son histoire « Cidopey ». Il fera partie des contributeurs récurrents des débuts. Il participera également à Heavy Metal, la franchise du magazine aux États-Unis. La même année, une sélection de ses récits underground en noir et blanc est publiée en relié sous le titre The Richard Corben Funnybook par Nickelodeon Press à Kansas City.
En 1976, il adapte une nouvelle de Robert E. Howard dans l’un des premiers romans graphiques, Bloodstar. Parmi les histoires qu’il réalise pour Heavy Metal, il poursuit la saga de sa création la plus célèbre, Den, entamée dans le court-métrage Neverwhere et dans une courte bande publiée dans l’underground Grim Wit n° 2. La saga Den est une série fantastique relatant les aventures d’un jeune nerd frêle qui voyage vers Neverwhere, un univers inspiré de l’Âge hyborien de Robert E. Howard, du Barsoom d’Edgar Rice Burroughs et des dimensions horrifiques de H. P. Lovecraft. Cette histoire est adaptée, dans une version très abrégée, pour le film d’animation Heavy Metal, où Den est doublé par John Candy dans une interprétation humoristique que Corben jugea excellente.
Le festival d’Angoulême lui décerne en 1976 le prix du dessinateur étranger et, en 2018, le Grand Prix du festival d’Angoulême pour l’ensemble de son œuvre.
Par son œuvre graphique, il contribue, à l’instar de Philippe Druillet et de Moebius, à marquer durablement l’esthétique du monde du rock et du heavy metal, notamment à travers les artworks d’albums. Son travail sur la pochette de Bat Out of Hell de Meat Loaf est un modèle du genre.
Apparitions de Richard Corben dans Métal Hurlant (France)
#
Date de couverture
Titre du (des) récit(s) Corben
1
Janv. 1975
« CiDoPey » (8 p.)
2
Avr. 1975
« Going Home » (8 p.)
4
Oct. 1975
DEN part 1 (« Den » – 8 p.)
5
Nov. 1975
DEN part 2 (8 p.)
6
Mars 1976
DEN part 3 (8 p.)
7
Mai 1976
DEN part 4 (6 p.)
28
Fév. 1978
« The Last Voyage of Sindbad » part 1 (8 p.)
29 – 30
Mars / Avr. 1978
« The Last Voyage of Sindbad » parts 2-3
47
Fév. 1980
Bloodstar part 1
48 – 49
Mars / Avr. 1980
Bloodstar parts 2-3
59 – 63
Janv. – Mai 1981
Bloodstar parts 4-8
64
Juin 1981
Couverture inédite « Den sur l’îlot » (peinture)
70
Déc. 1981
« Den – Muvovum » (4 p.)
72 – 78
Fév. – Août 1982
Den II : Muvovum (épisodes suivants)
Page « Galerie » du site officiel Corben Studios montrant un ensemble d’œuvres de Richard Corben. — Capture d’écran ; source d’origine à mentionner selon l’usage éditorial.
Will Eisner :
En 1982, Les Humanoïdes Associés publient pour la première fois en France « Un bail avec Dieu », version française de A Contract with God, œuvre de la légende de la BD américaine Will Eisner, créateur du Spirit.
La marque Heavy Metal perdure aux États-Unis bien après l’arrêt de Métal Hurlant en France, témoignant de l’enracinement durable de cette influence.
En somme, l’onde de choc initiée à Livry-Gargan s’est propagée jusqu’aux comics américains, contribuant à élargir leurs horizons thématiques et artistiques. L’influence se mesure aussi dans la pop culture américaine en général : la génération de lecteurs de Heavy Metal des années 1980 inclut de futurs cinéastes ou créateurs de séries animées qui en garderont l’empreinte (on en retrouve des clins d’œil, par exemple, dans la série animée Æon Flux ou dans des comic books cyberpunk des années 1990). L’ADN de Métal Hurlant s’est donc injecté dans le sang des comics américains, diversifiant un paysage culturel qui, sans cela, serait resté plus uniformément super-héroïque.
Impact sur l’animation et le cinéma
L’univers de Métal Hurlant — par sa richesse visuelle et conceptuelle — a eu des répercussions directes et indirectes sur le cinéma, en particulier dans la science-fiction. Dès la fin des années 1970, Hollywood et le cinéma européen vont puiser dans ce vivier d’idées neuves. Plusieurs axes d’influence sont notables :
Les adaptations du magazine
Le film d’animation Heavy Metal (1981) est l’exemple le plus évident d’une transposition de l’esprit Métal Hurlant à l’écran. Ce long-métrage, composé de segments variés (dont Den de Corben ou Taarna, inspiré de l’univers d’« Arzach »)…
Heavy Metal (1981) :
En 1981, le phénomène impulsé par Métal Hurlant culmine avec la sortie du film d’animation Heavy Metal, coproduction canado-américaine qui adapte à l’écran plusieurs histoires parues dans Heavy Metal en ajoutant des éléments originaux de liaison, toujours dans l’esprit des fondateurs.
Ce film à sketches, composé de huit segments narratifs distincts, traduit en dessin animé pour adultes l’esprit débridé du magazine. L’éclectisme des thèmes et des univers abordés par chaque segment reflète l’ouverture et la liberté de ton de Métal Hurlant. Ces histoires sont reliées par un dénominateur commun, le Loc-Nar, orbe verte phosphorescente qui sert à la fois de fil conducteur, d’antagoniste et de narrateur. Le Loc-Nar, « orbe du mal » et narrateur-antagoniste, est l’invention qui permet à Heavy Metal d’embrasser l’esprit contre-culturel de Métal Hurlant en liant des histoires indépendantes par un même thème : la fascination — et le prix — du pouvoir.
Le film contribue à populariser encore davantage la marque Métal Hurlant / Heavy Metal. Il est notable qu’à travers cette adaptation, un large public a pu découvrir l’univers visuel de la revue, ainsi qu’un panel varié de l’univers musical hard rock et heavy metal. Pour la version européenne, le titre Prefabricated, adaptation anglaise du titre « Préfabriqué » des Français du groupe Trust, remplace, sur une scène de « So Beautiful & So Dangerous », le titre « Crazy » de Nazareth. Les deux titres sont crédités sur les albums des bandes-son du film, offrant au groupe de hard rock français une exposition internationale exceptionnelle pour un style musical peu exposé dans son propre pays.
La bande originale de Heavy Metal (1981), bien que n’étant pas liée au magazine original, s’avère particulièrement bien adaptée à l’univers graphique de Métal Hurlant et articule deux registres complémentaires : d’une part, une musique symphonique d’Elmer Bernstein, enregistrée avec le Royal Philharmonic Orchestra de Londres (motifs récurrents, usage de chœur et couleurs électroniques ponctuelles) ; d’autre part, une sélection rock et heavy metal qui ancre le film dans la contre-culture musicale du tournant des années 1980 (Blue Öyster Cult, Black Sabbath, Cheap Trick, Journey, Devo, Donald Fagen, Stevie Nicks, Don Felder, Grand Funk Railroad, Sammy Hagar, Nazareth, Trust). Les éditions commerciales de la BO reflètent cette dualité (album « Music from the Motion Picture » pour les titres rock, et parutions séparées pour la musique de Bernstein).
Si, pour une question de droits, les histoires françaises n’ont pas pu être reprises en animation, l’esprit impulsé lors de la création du magazine au pavillon de Livry reste présent : éclectisme, humour décalé et bouleversement des codes, univers dystopiques ou fantasy. Heavy Metal témoigne, en adaptant le magazine à l’écran, de son influence internationale sur les arts graphiques, bien sûr, mais également sur l’ensemble de la culture « pop ». Malgré l’absence d’accord entre Français et Américains sur le film, l’esthétique du magazine original reste présente. On remarquera ainsi, dans l’histoire de Taarna, des idées issues directement de la bande dessinée « Arzach », de Moebius, comme l’oiseau-monture de l’héroïne, et une réadaptation de Den de Richard Corben.
Heavy Metal est doté d’un budget de 9,3 millions de dollars. Son tournage a la particularité d’avoir mobilisé dix-sept équipes dispersées à Montréal, Ottawa, Londres ou encore New York.
Métal Hurlant bénéficie, à sa sortie, d’un effet de surprise, même s’il convient de relativiser son retentissement. À cette époque, le monde de l’animation aux États-Unis s’adresse essentiellement à la jeunesse. Disney a donc le quasi-monopole de la production de longs métrages dans ce domaine. En 1981, personne n’avait jamais signé de long métrage d’animation réservé aux adultes, à l’exception de Ralph Bakshi, avec son adaptation de Fritz le Chat en 1972 (d’après la BD de Robert Crumb), de René Laloux, avec La Planète sauvage en 1973 (adaptation du roman de Stefan Wul, Oms en série), et du Belge Picha avec Tarzoon, la honte de la jungle, dessin animé interdit aux moins de 18 ans en 1975.
Dans un secteur dominé par le « politiquement correct » familial des productions Disney, Métal Hurlant bouleverse les codes. Dans ce contexte, le film est reçu avec un certain intérêt, dans la mesure où son architecture narrative, son humour décalé, son côté provocateur, l’originalité de ses dessins et la qualité de sa bande musicale sont autant d’éléments qui renouvellent un genre peu prolifique jusque-là.
En cette période post-révolution sexuelle, l’érotisme très prononcé du film n’échappe pas non plus aux critiques et certains le jugent comme véhiculant une vision misogyne, sinon gratuitement vulgaire (sic). Tout comme pour le magazine qu’il adapte, Heavy Metal est alors victime d’une incompréhension de son second degré et de sa façon, parfois provocatrice, de « faire bouger les lignes ». Même si l’esprit du film, et des œuvres dessinées dont il peut s’inspirer, assument une forme d’expression dont l’imperfection graphique apparente est voulue, la diversité des animations et des dessins est soulignée — et parfois incomprise — par certains critiques.
Le public ne s’y trompe toutefois pas, et le film fait, à sa sortie, plus de 7 millions d’entrées, rapportant 20 millions de dollars en Amérique du Nord. Ce résultat le positionne à la 35e place pour l’année 1981, au même niveau qu’une production telle qu’Outland, qui occupe alors la 34e place.
L’une des forces du long métrage réside dans ce qu’il participe d’une diffusion plus large d’un mouvement de bande dessinée underground dédiée aux adultes. À l’instar du magazine qu’il adapte, Heavy Metal devient, au fil des années, une œuvre culte de la pop culture, du fait notamment de son esprit rock et irrévérencieux, et de son influence plus ou moins directe sur certaines productions marquantes qui vont suivre.
Il est ainsi fort probable que certaines scènes du film Le Cinquième Élément, de Luc Besson, aient été inspirées par la séquence « Harry Canyon ». On note, en effet, une similarité dans l’intrigue : un chauffeur de taxi recueille une jeune femme et l’aide à fuir à la fois ses poursuivants directs et les forces de police. La toute première scène du film (le Loc-Nar se dirigeant vers la Terre, en tant que météorite verte) fait aussi écho à l’intrigue du film. On peut aussi observer le sigle des Tarakiens et d’Arzach dans la fresque du temple, très probablement ajoutés par Moebius, lequel a travaillé sur le film.
Au-delà de son impact direct sur des œuvres qui lui sont postérieures, il est rétrospectivement incontestable que le film a inauguré une nouvelle ère de l’animé pour adultes, puisque vont rapidement lui succéder d’autres longs métrages comme Les Maîtres du temps, adaptation par René Laloux du roman de Stefan Wul L’Orphelin de Perdide, dessiné par Moebius, ou encore Tygra, la glace et le feu de Ralph Bakshi, qui sont totalement dans la même veine. On peut aussi citer Gandahar, adaptation par René Laloux du roman Les Hommes-machines contre Gandahar de Jean-Pierre Andrevon, dessiné par Philippe Caza, autre dessinateur ayant œuvré au sein de Métal Hurlant, ou l’animé japonais de science-fiction Memories, plus tardif, mais répondant au même type de ressorts narratifs et dégageant une atmosphère qui n’est pas étrangère à celle de Métal Hurlant.
En 1996, le dessinateur Kevin Eastman, créateur des Tortues Ninja, fan du film et propriétaire du magazine Heavy Metal depuis 1992, le réédite en vidéo.
Pour son 40e anniversaire, une remasterisation intégrale du long métrage a été entreprise à partir d’un nouveau scan des négatifs originaux. Cette restauration 4K, qui a fait l’objet d’une sortie DVD, a été approuvée par Ivan Reitman, peu de temps avant son décès en février 2022.
Le long métrage connaîtra de nombreux signes de consécration, dont un pastiche direct (cadrages, voiture qui « vole » dans l’espace, esthétique peinte) en 2008 dans la série South Park (3e épisode de la saison 12, « Major Boobage »). L’hommage est explicite dans la page officielle de l’épisode et détaillé dans un making-of par Wired.
En 1986, le clip de ZZ Top, « Rough Boy », mettant en scène l’Eliminator transformée en spaceplane — passage en station orbitale/« space car-wash », etc. — est clairement un écho visuel au gimmick « voiture dans l’espace » de Soft Landing.
En 2018, le lancement du « Starman » d’Elon Musk en Tesla Roadster dans l’espace n’a pas manqué de rappeler l’ouverture de Heavy Metal.
Heavy Metal 2000
Présenté comme une suite tardive du dessin animé de 1981, Heavy Metal 2000, diffusé aussi sous le titre Heavy Metal : F.A.K.K.² hors Amérique du Nord, est en fait une adaptation à l’écran du roman graphique The Melting Pot de Kevin Eastman, Simon Bisley et Eric Talbot. Contrairement à son prédécesseur, il ne s’agit donc pas d’une anthologie mais d’un récit unique.
Malgré une continuité de ton avec l’arc narratif de Taarna (heroic fantasy sombre, violence pulp, héroïne silencieuse / peu loquace qui tranche dans un monde corrompu), Heavy Metal 2000 en est davantage une réécriture spirituelle qu’une suite, Julie tenant la place archétypale de Taarna, avec des citations visuelles et thématiques assumées.
Réalisé par Michael Coldewey et Michel Lemire, produit par CinéGroupe à Montréal, le long métrage sort direct-to-video en juillet 2000 aux États-Unis (diffusions et supports échelonnés selon les territoires). Il met en vedette les voix de Julie Strain, qui sert de modèle au personnage principal « Julie », Michael Ironside (Tyler) et Billy Idol (Odin).
Côté réception, la critique est globalement défavorable et le public n’est pas au rendez-vous, même si une partie du public visé apprécie la continuité heroic fantasy et la vigueur pulp.
L’exploitation de Heavy Metal 2000 s’inscrit dans une stratégie transmedia : sortie vidéo et TV, album de BO multi-artistes, puis jeu vidéo Heavy Metal : F.A.K.K.² (Ritual Entertainment), qui prolonge l’univers en faisant jouer Julie après les événements du film. Cette logique d’« écosystème » reflète l’époque et l’ambition d’Eastman de repositionner la marque Heavy Metal auprès d’un public plus jeune sans renier l’ADN Métal Hurlant.
Metal Hurlant Chronicles (2012)
Frédérique Bel dans Metal Hurlant Chronicles. — Crédit image à conserver selon la source d’origine.
Lancée sur France 4 le 27 octobre 2012, Métal Hurlant Chronicles est une anthologie de science-fiction franco-belge en douze épisodes de 26 minutes (deux saisons, 2012 et 2014) créée et réalisée par Guillaume Lubrano. Chaque épisode est autonome (nouveau monde, nouvelle distribution) mais tous sont liés par le passage d’un astre, le « métal hurlant », dernier fragment d’une planète détruite, qui traverse l’espace-temps — clin d’œil évident au Loc-Nar du film Heavy Metal (1981) et dispositif unificateur fidèle à l’esprit de la revue. Chaque épisode adapte ou réinterprète une histoire parue dans la relance du magazine Métal Hurlant au début des années 2000 (numéros 139 à 146 surtout), transposée pour l’écran dans un format court proche du one-shot illustré.
Pensée pour l’international, la série est majoritairement tournée en anglais (doublage FR disponible), filmée en grande partie à Bucarest (chaîne de production rationalisée) et portée par une distribution « pan-genre » mêlant visages SF/fantasy et acteurs européens : Rutger Hauer, Scott Adkins, Michael Jai White, James Marsters, Joe Flanigan, Kelly Brook, Dominique Pinon, entre autres. La musique est signée Jesper Kyd (teintes électroniques / épiques). Côté production, on retrouve WE Productions (Lubrano), des partenaires belges (Nexus Factory), Dupuis Audiovisuel, et un lien organique à la marque via Les Humanoïdes Associés (implication au générique / partenariats). Diffusion initiale : France 4 (puis Nolife, MCM, Ciné FX), ventes à l’international (Sony pour l’Allemagne/Autriche/Suisse) et Syfy US en 2014. Édition vidéo intégrale chez Shout! Factory (2015).
Sur le plan esthétique, la série opte pour un éclectisme contrôlé : décors et costumes SF « rétro-pulp », imagerie sword-and-planet, dystopies technologiques, twist endings — grammaire visuelle et thématique qui prolonge la contre-culture graphique de la revue (Moebius, Corben, Jodorowsky, Druillet, etc.) tout en assumant les contraintes TV (découpage rapide, effets numériques ciblés). La série a permis de réactiver à l’international la marque Métal Hurlant sur le petit écran, réintroduit la logique d’anthologie adulte et réhabitue le public à un format court SF à la française.
Influence sur le design et la direction artistique :
C’est peut-être l’aspect le plus marquant. Les auteurs de Métal Hurlant ont activement collaboré à nombre de grands films de science-fiction, imprégnant ceux-ci de leur esthétique. On citera notamment :
Exemples de l’influence de Métal Hurlant sur le cinéma
Titre du film
Réalisateur
Année
Influence du film
Brève description de l’influence
Alien
Ridley Scott
1979
H.R. Giger (présenté dans Métal Hurlant)
L’esthétique visuelle du film, notamment le design de la créature et des environnements, a été fortement influencée par le travail de Giger découvert dans le magazine.
Blade Runner
Ridley Scott
1982
Moebius (The Long Tomorrow)
Le design futuriste de la ville et des véhicules a été inspiré par la bande dessinée de Moebius parue dans Métal Hurlant.
Star Wars
George Lucas
1977
Philippe Druillet, Moebius
L’esthétique des vaisseaux spatiaux, des armures et des mondes extraterrestres présentait des similitudes avec les œuvres de Druillet et Moebius.
Le Cinquième Élément
Luc Besson
1997
Moebius, Jean-Claude Mézières (collaborateurs de Métal Hurlant)
Besson a engagé Moebius et Mézières pour la conception de la production du film, s’inspirant de leur travail dans le magazine.
Heavy Metal
Gerald Potterton
1981
Divers artistes de Métal Hurlant
Le film d’animation est une adaptation de plusieurs histoires parues dans le magazine.
Mad Max
George Miller
1979
Univers dystopique
L’image d’une société en décomposition, d’une civilisation rongée par la pénurie et la violence. Le héros échappant à l’image manichéenne classique sont des thèmes récurrents dans Métal Hurlant. L’aspect des véhicules et des tenues rappellent les canons esthétiques du magazine.
Alien (1979) de Ridley Scott
La contribution de Moebius au design a influencé toute la représentation des combinaisons spatiales et de l’organique extraterrestre. Par ailleurs, les décors et l’ambiance relèvent manifestement de l’imaginaire visuel de science-fiction de Métal Hurlant.
Mad Max (1979)
Des films comme Mad Max (1979) ont puisé dans l’imagerie post-apocalyptique que Druillet et d’autres avaient développée en BD, y ajoutant au passage des éléments empruntés à l’univers bikers et aux spécificités offertes par l’Australie en termes de décors naturels.
Il apparaît dans plusieurs interviews de Jean-Pierre Dionnet que George Miller voulait intituler son film « Métal Hurlant » et était venu demander l’autorisation ; le fondateur de Métal Hurlant dit l’avoir refusée et s’en mordre encore les doigts. À sa décharge, George Miller réalisait alors son premier long métrage et Mel Gibson était un acteur inconnu ; Jean-Pierre Dionnet recevait alors beaucoup de sollicitations, dont certaines très fantaisistes, et rien ne pouvait laisser présumer de l’impact futur de Mad Max.
Blade Runner (1982)
Harrison Ford lors du Comic-Con International de San Diego 2017 pour Blade Runner 2049. — Crédit photo à conserver selon la source d’origine.
Adaptation à l’écran du roman de Philip K. Dick Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, Blade Runner décrit un monde dystopique pour lequel le roman original laissait une grande latitude d’interprétation visuelle. Ridley Scott, grand amateur d’art graphique, s’est inspiré de l’esthétique Métal Hurlant pour son film.
La représentation tentaculaire et sombre de la cité futuriste doit beaucoup à la bande dessinée The Long Tomorrow (1976) de Moebius et Dan O’Bannon, publiée dans Métal Hurlant, qui préfigure l’imagerie cyberpunk.
Tron (1982) de Steven Lisberger
L’un des premiers films sur le cyberespace, Tron est le premier long métrage à présenter des séquences retravaillées ou conçues par ordinateur, et de l’imagerie informatique de manière intensive — non seulement comme un élément d’effets spéciaux, comme dans Mondwest (1973) ou Star Wars (1977), mais aussi pour concevoir un monde virtuel.
Disney a engagé Moebius comme principal designer des décors et des costumes, aux côtés de Syd Mead (véhicules) et Peter Lloyd (peintures / « airs » de lumière). Il façonne l’allure épurée, « circuitaire » et quasi liturgique des tenues et des espaces numériques.
Moebius est l’un des architectes visuels majeurs de Tron — costumes, décors et storyboards — dont l’esthétique résulte de sa collaboration directe avec Syd Mead et Peter Lloyd.
Le Cinquième Élément (1997) de Luc Besson
Pour son film, Luc Besson engage Moebius et Jean-Claude Mézières (autre grand de la BD, dessinateur de Valérian et Laureline, que Besson adaptera d’ailleurs des années plus tard) pour dessiner costumes et décors, rapprochant ainsi l’univers visuel du film de celui de la BD française de SF.
En outre, on retrouve dans le film de nombreuses références à Métal Hurlant, certainement apportées par Moebius (par exemple pour les symboles du temple) et, vraisemblablement, par l’inconscient de Luc Besson.
Au début des années 2000, un procès oppose Jean Giraud (Moebius), Les Humanoïdes Associés et Alejandro Jodorowsky à Luc Besson et Gaumont pour contrefaçon de L’Incal (emprunts au titre, décors, scènes, personnages, éléments graphiques et scénaristiques), ainsi que pour concurrence déloyale et parasitisme.
Le 28 mai 2004, le Tribunal de grande instance de Paris déboute Moebius, Jodorowsky et Les Humanoïdes. Le tribunal retient, selon le compte rendu, que les ressemblances alléguées ne portent que sur des « fragments infimes de l’œuvre » (donc pas de reprise substantielle protégée). Tout en reconnaissant l’absence de plagiat de la part du réalisateur, le tribunal admet l’existence de l’influence de Métal Hurlant et rejette la demande reconventionnelle des défendeurs pour procédure abusive.
Inspiration générale sur les cinéastes :
Au-delà des collaborations directes, Métal Hurlant a inspiré nombre de réalisateurs par son imaginaire. George Lucas a publiquement reconnu l’influence de Druillet, Moebius et de leurs confrères sur son travail. On sait, par exemple, que la saga Star Wars doit en partie son esthétique dépaysante à des illustrateurs de SF européens (Ralph McQuarrie s’inspirant indirectement de designs BD). Lucas, en admirateur, a même invité Moebius à collaborer sur son parc d’attractions Star Tours dans les années 1980.
De même, des réalisateurs comme James Cameron (pour Avatar, il s’est souvenu de l’écologie onirique de certaines BD de Druillet ou Moebius) ou Guillermo del Toro (fan revendiqué de la revue) ont puisé dans cet imaginaire.
L’influence se ressent aussi dans l’animation japonaise : le mangaka et cinéaste Hayao Miyazaki admirait Moebius (les deux se sont rencontrés et s’estimaient mutuellement), et son film Nausicaä de la vallée du vent (1984) évoque par moments les vastes déserts peuplés de créatures que Moebius dessinait. Plus tard, le style Métal Hurlant infusera même des œuvres comme Akira ou Ghost in the Shell via la mouvance cyberpunk qu’il a contribué à lancer.
En résumé, que ce soit de manière directe (adaptations, collaborations) ou indirecte (inspiration), le cinéma de science-fiction et d’animation doit énormément au magazine et au mouvement artistique lancé en 1975 au pavillon Dionnet, à Livry-Gargan.
La revue a fourni un réservoir d’iconographies, de mondes et d’idées visuelles qui sont recyclés, transformés et portés à l’écran depuis des décennies. Elle a aidé à faire passer le cinéma de SF d’un univers encore formaté (années 1960–1970) à un imaginaire plus adulte, plus riche et cosmopolite.
Influence sur l’imaginaire cyberpunk
Métal Hurlant a diffusé son influence dans de nombreux autres pans de la culture visuelle et littéraire, façonnant ce qu’on peut appeler l’imaginaire contemporain de la science-fiction et de la fantasy :
Préfiguration du cyberpunk :
Publié en 1976 dans Métal Hurlant, le récit « The Long Tomorrow » (scénarisé par Dan O’Bannon et dessiné par Moebius) est souvent cité comme l’une des toutes premières évocations d’une mégapole futuriste à la fois ultratechnologique et décadente — un véritable prototype de ce qui deviendra le genre cyberpunk. Ses ruelles sombres à néons, ses foules interlopes, son mélange de noir et de science-fiction ont influencé directement la conception visuelle de Blade Runner, comme mentionné plus haut, et plus largement l’esthétique des futures œuvres cyberpunk des années 1980.
Lorsque William Gibson écrit Neuromancer (1984), il reconnaît évoluer dans un sillage d’images que des artistes comme Moebius avaient déjà exploré graphiquement. En ce sens, Métal Hurlant a préparé le terrain visuel du cyberpunk avant même que le terme n’existe. La vision d’un futur high-tech et low-life — entre technologie étincelante et misère urbaine — était présente dans nombre de récits de la revue, qu’il s’agisse des « Chroniques métalliques » de Chantal Montellier ou des mégapoles décadentes de Druillet (Delirius, La Nuit) mettant en scène des sociétés dystopiques. Cet imaginaire a ensuite nourri aussi bien la littérature (romans cyberpunk) que le cinéma (Johnny Mnemonic, Matrix, etc.) et le jeu vidéo (Cyberpunk 2077 en est un héritier lointain). Métal Hurlant a ainsi contribué à définir le style visuel unique des univers cyberpunk.
Renouveau de la fantasy et du fantastique visuel :
Parallèlement, Métal Hurlant élargit les frontières de la fantasy. Avec Arzach (Moebius, 1974–1975), heroic fantasy muette et contemplative, Yragaël, Urm le fou ou Vuzz de Philippe Druillet, Métal Hurlant et Les Humanoïdes Associés proposent des mondes hybrides où le médiéval se mêle à la science-fiction et au surréalisme. Cette approche syncrétique a marqué durablement l’illustration et la BD de genre. On en perçoit des échos dans l’iconographie des jeux de rôle des années 1980–1990 (revues Dragon et Casus Belli, univers comme Shadowrun ou Rifts) et, plus tard, chez des auteurs européens tels qu’Olivier Ledroit.
Surtout, Métal Hurlant a montré très tôt qu’on pouvait traiter la fantasy de manière adulte et plurale — violente, érotique ou philosophique — ouvrant la voie, dans des registres voisins, à des séries comme Les Chroniques de la Lune Noire (1989– ) et, côté SF épique, La Caste des Méta-Barons (1992– ).
Influence sur les Jeux vidéo
L’influence de Métal Hurlant sur le jeu vidéo est plus diffuse mais bien réelle. La génération des game designers des années 1980–1990 a grandi avec Métal Hurlant et Heavy Metal. On en voit des traces dans l’esthétique de certains jeux de science-fiction ou de fantasy. Par exemple, le jeu français Another World (1991, Éric Chahi) — célèbre pour sa direction artistique épurée — s’inspire directement des univers de Moebius (Éric Chahi a souvent cité Moebius comme influence pour les décors et le character design de son jeu).
De même, le design de créatures et de décors dans des jeux comme Panzer Dragoon (1995) rappelle l’imagerie d’Arzach (un héros chevauchant une monture volante dans un désert étrange).
Les jeux vidéo de type point & click des années 1990 (chez Cryo Interactive, par ex.) ont collaboré avec des auteurs de Métal Hurlant : citons Dune (1992), dont l’édition française arborait une jaquette illustrée par Moebius, ou Pilgrim (1997), coécrit par Druillet.
L’éditeur Infogrames a même intégré des illustrations de Druillet en couverture de certains jeux (l’icône Exxos dans Captain Blood, 1988, faisait référence à l’univers visuel BD).
Plus généralement, l’esthétique des jeux vidéo de science-fiction modernes, qu’il s’agisse de la démesure architecturale d’un Halo ou des mégapoles futuristes de Final Fantasy, s’inscrit dans une tradition visuelle où Métal Hurlant a joué un rôle précurseur.
Comme signalé précédemment, le film d’animation Heavy Metal 2000 a bénéficié d’une continuité de son univers à travers un jeu vidéo, qui rencontra d’ailleurs plus de succès que le film.
On peut considérer que, chaque fois qu’un jeu dépeint un futur dystopique urbain, ou, au contraire, un monde de fantasy baroque, il y a un peu de l’héritage de Métal Hurlant en filigrane.
Conclusion
L’empreinte de Métal Hurlant irrigue aujourd’hui toute la pop-culture visuelle. Du neuvième art au roman, du cinéma au jeu vidéo, on suit une véritable généalogie d’idées et d’images qui ramène à ce laboratoire de créations né à Livry-Gargan en 1975.
Fait rare, cette révolution culturelle peut être reliée à un lieu précis : le pavillon de pierre meulière (1810) où le magazine fut conçu. Paisible demeure bourgeoise à l’origine, il est devenu un repère patrimonial — matériel par l’édifice, immatériel par l’esprit d’audace qu’il incarne.
La ville de Livry-Gargan a, un temps, honoré cet héritage : quinze éditions des Rencontres de la BD s’y sont tenues, la dernière le 26 mai 2013, consacrée à la création du magazine. L’événement a disparu depuis, mais la mémoire demeure.
L’histoire de Métal Hurlant et celle de Livry-Gargan se répondent : d’un foyer créatif local est né un mouvement mondial. À l’heure où l’on s’interroge sur la préservation du pavillon et sur la transmission de son patrimoine immatériel, on mesure le chemin parcouru : des réunions discrètes de la rue de Paris aux échos planétaires dans le cinéma, la BD et la littérature. Le pavillon de Livry-Gargan est une pépinière d’où ont surgi des mondes imaginaires qui continuent d’inspirer la culture d’aujourd’hui.
Ainsi, le pavillon n’est pas seulement une adresse : c’est une preuve. La preuve qu’un jour, à Livry-Gargan, l’idée de quatre jeunes a pu embraser le monde. Renoncer à ce lieu, ce serait renoncer à cette preuve.
Références
Périodiques : numéros et séries
Ah! Nana. (1976–1978). Ah! Nana, nos 1–9. Paris : Les Humanoïdes Associés.
Heavy Metal. (1977, avril). Heavy Metal, 1(1). New York, NY : National Lampoon.
Les Humanoïdes Associés & Vagator Productions. (2021, 29 septembre). Métal Hurlant (2e série), no 1. Paris : Les Humanoïdes Associés.
Les Humanoïdes Associés & Vagator Productions. (2022, 16 février). Métal Hurlant (2e série), no 2. Paris : Les Humanoïdes Associés.
Les Humanoïdes Associés. (2005, avril). Métal hurlant – 30 ans, vol. 1 (Couv. nos 1–48, 1975–1980). Paris : Les Humanoïdes Associés.
Les Humanoïdes Associés. (2005, mai). Métal hurlant – 30 ans, vol. 2 (Couv. nos 49–84, 1980–1984). Paris : Les Humanoïdes Associés.
Les Humanoïdes Associés. (2005, juin). Métal hurlant – 30 ans, vol. 3 (Couv. nos 85–133, 1984–1987). Paris : Les Humanoïdes Associés.
Les Humanoïdes Associés. (1975, janvier). Métal hurlant (1re série), no 1. Paris : Les Humanoïdes Associés.
Livres / monographies
Alliot, D., & Druillet, P. (2014). Delirium. Paris : Les Arènes.
Dionnet, J.-P., & Quillien, C. (2024). Mes Moires : Un pont sur les étoiles (éd. mise à jour). Vauvert : Au Diable Vauvert.
Poussin, G., & Marmonnier, C. (2005). Métal hurlant 1975–1987 : La machine à rêver. Paris : Denoël. (Rééd. augmentée, 2021).
Référence recommandée : Mijouin, G. (2025). Naissance de Métal Hurlant à Livry-Gargan : historique, fondateurs et héritage mondial. Les Cahiers de Livry Participatif, Livry-Gargan, 2025, p. 51–76.
2026 — Quadricentenaire de la naissance de Madame de Sévigné (1626–1696)
En 2017, à l’occasion d’un concours épistolaire, un adhérent livryen a imaginé une lettre singulière : non pas une lettre à Livry, mais une lettre de Livry. Livry Participatif publie ce texte.
Très chère Marie,
« La beauté de Livry est au-dessus de tout ce que vous avez vu. » Par ces mots, et à bien d’autres occasions, vous vantiez, il y a quelque 345 ans, la beauté de ce Livry où vous aimiez vous ressourcer. En vieille dame un peu coquette, la gêne et la timidité m’ont fait prendre ce retard pour répondre à ce beau compliment.
Le temps a certes bien changé les lieux chers à votre cœur : la forêt de Bondy et l’abbaye elle-même n’existent plus que dans nos souvenirs et par quelques traces que l’amoureux des belles choses saura retrouver. Je crois toutefois avoir su garder bien des attraits qui ne sauraient vous laisser indifférente.
J’ai conservé un de mes biens les plus précieux : 80 hectares de parcs et jardins servant d’écrin à une flore et une faune des plus diversifiées. Vous reconnaîtrez aisément rouge-gorges, moineaux, mésanges, poules d’eau, geais, pies et quelques centaines d’oiseaux communs de la région, mais aurez également la surprise, en fréquentant ces jardins, de découvrir des oiseaux plus exotiques, des perruches d’un vert de jade qui se plaisent particulièrement près des séquoias géants du parc Lefèvre.
Ces arbres impressionnants, originaires de la lointaine Californie, côtoient de majestueux chênes, cèdres et platanes centenaires et forment, alliés à des plants de taille plus modeste, un havre de verdure et de calme dont profitent les promeneurs et les chasseurs d’images.
Le canal de l’Ourcq et des plans d’eau, dont un lac portant votre nom, dernier vestige du parc de l’Abbaye que vous aimiez tant, offrent un cadre propice à la flânerie.
Cette richesse naturelle, dont vous sûtes si bien vanter les mérites, chère Marie, s’exprime également dans des espaces plus modestes : un parterre fleuri devant l’hôtel de ville ou le jardin privatif d’un quartier pavillonnaire suffisent parfois à trancher agréablement avec l’urbanisme tentaculaire de la banlieue parisienne. Votre ville s’attache, malgré les difficiles contraintes d’un urbanisme contemporain, à respecter cette image que vous avez grandement contribué à créer et à mettre, et à conserver la distinction de ville fleurie « quatre fleurs ».
Un cèdre du Liban trois fois centenaire orne la route nationale 3 ; comme lui, je reste un îlot de verdure, mêlant patrimoine et exotisme, nature et modernité, dont vous aimerez encore les couleurs et l’art de vivre.
La culture reste une valeur appréciée ; le château offre à chacun des rencontres avec l’art, l’image et la forme, expose un monde de contraste et les artistes y trouvent un espace d’expression et de rencontres.
« Rencontre » : ce mot résonne d’ailleurs autour des cafés-philo où les idées se mêlent et se démêlent, de la médiathèque, des nombreux restaurants offrant un vaste choix allant des plats du terroir aux mets des contrées les plus lointaines, et des nombreuses associations qui permettent aux Livryens de partager leurs passions.
Amoureux de la nature, de l’architecture, de la bonne chère, des arts, de l’histoire ou des belles lettres partageront votre jugement et apprécieront, je l’espère, ma compagnie.
Vous qui exprimez le vœu de vivre 200 ans, nous fêterons ensemble dans moins de 10 ans votre 400e anniversaire, car malgré les heurts de l’histoire, je reste éternellement votre.
Votre amie sincère, Livry
Publié dans le cadre du quadricentenaire de Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626–2026).
MIJOUIN, Gilles (2017). « Très chère Marie » [texte, concours épistolaire]. Reproduction : Livry Participatif.
Biodiversité, bâti XIXᵉ et mémoire ouvrière — enjeux et perspectives
Le Parc forestier de la Poudrerie, plus qu’un simple parc urbain arboré, est une étendue forestière, vestige significatif de l’ancienne forêt de Bondy, un biotope qui couvrait initialement plus de 3 000 hectares il y a deux siècles. Au contact direct des tissus urbains environnants, il constitue aujourd’hui un espace de nature majeur au sein d’un territoire fortement anthropisé. Sa fréquentation est très élevée (environ 1,5 million de visites en 2022). Ce biotope a survécu aux épreuves du temps et requiert désormais des stratégies de gestion et de préservation adaptées à son environnement urbain immédiat, en considérant non seulement son importance écologique, mais aussi son riche héritage culturel.
La Poudrerie nationale de Sevran-Livry, décidée sous le Second Empire et ouverte en 1873, la structure paysagère et l’empreinte bâtie du site demeurent indissociables de l’histoire du parc. Le choix d’implantation répondait à des impératifs de sécurité tout en tirant parti d’une desserte logistique efficace (réseaux fluvial et ferroviaire). L’adoption de la vapeur comme source d’énergie motrice illustrait alors une avancée technologique notable, emblématique de l’esprit d’innovation de l’époque.
Après la fermeture industrielle (1969-1973), la décision d’en faire un parc forestier public a tourné une page importante de l’histoire locale. Les efforts de conservation et la transformation du site en grand parc urbain ont assuré la pérennité de son héritage historique, culturel et environnemental. Aujourd’hui, le parc de la Poudrerie se présente comme un témoin vivant de l’histoire industrielle régionale, articulant patrimoine et espaces de nature ouverts aux usages récréatifs des habitants du territoire.
Cette trajectoire consacre une double vocation désormais indissociable : la conservation d’un patrimoine naturel et paysager remarquable et la transmission d’un héritage industriel et technique singulier (traces d’ouvrages, bâtiments résiduels, trames viaires et hydrauliques), garantissant une cohabitation exigeante mais féconde entre histoire et nature au cœur de la ville.
Pour autant, la pérennité du parc reste conditionnée à une gestion fine des pressions : érosion et piétinement des sous-bois, conflits d’usages, vulnérabilités d’un patrimoine bâti encore fragile, difficultés ponctuelles d’entretien aux abords. Ces enjeux imposent d’articuler, dans la durée, les exigences des statuts de protection avec la réalité d’un grand parc urbain très fréquenté, en tenant compte de son inscription paysagère dans la Plaine de France et de ses continuités écologiques avec les corridors hydrauliques et les boisements périphériques. Depuis sa fondation, le parc a, de surcroît, été marqué par des phases de gestion alternant avancées et reculs, ce qui renforce l’exigence d’un pilotage lisible et outillé.
Géographie
Localisation
Le Parc forestier de la Poudrerie se situe à l’intersection de quatre municipalités (Sevran, Livry-Gargan, Villepinte et Vaujours) avec la commune de Tremblay-en-France en proximité immédiate. L’ensemble occupe l’extrémité nord-est de la Seine-Saint-Denis, en lisière de l’agglomération dense de la métropole parisienne, à la jonction de tissus urbains résidentiels et d’axes structurants régionaux.
Le parc forme une entité forestière d’environ 145 hectares, dont 119 hectares ouverts au public. À 12 kilomètres au nord-est de Paris, il est traversé par la voie ferrée Paris–Soissons et par le canal de l’Ourcq, véritable colonne vertébrale paysagère et de mobilité douce.
Par commune, les rues limitrophes suivantes structurent les interfaces d’accès et de perception :
Vaujours : allée des Sablons, allée Eugène-Burlot, chemin de Villepinte, boulevard Jacques-Amyot
Villepinte : avenue du Général-Delestraint, rue des Fraisiers
Livry-Gargan : rue du Docteur-Roux, rue Paul-Vieille, avenue Louis-Maurel, place H.-Joseph d’Autriche
Sevran : allée Apollinaire, allée Jacques-Decour, allée Rameau, allée Boieldieu, allée Van-Beethoven, allée Léon-Jouhaux, chemin du Baliveau, rue d’Estienne d’Orves, avenue du Maréchal-Lyautey, avenue Henri-Barbusse
Repère de statut. Au sein de cet ensemble, le site classé (loi de 1930) couvre 116 hectares (décret de 1994). Cette surface protégée s’inscrit dans l’aire du parc (≈ 145 ha) et explique certaines contraintes réglementaires spécifiques évoquées plus loin.
Description
L’environnement urbain immédiat est composé majoritairement de quartiers résidentiels de maisons individuelles, ponctués d’îlots d’habitat collectif plus denses. Le profil socio-économique du secteur présente des fragilités, qui se traduisent notamment par des attentes fortes en matière d’espaces publics de qualité, de nature de proximité et de parcours sécurisés. Le parc s’inscrit dans le périmètre de la Ceinture verte régionale et longe le corridor écologique structuré par le canal de l’Ourcq, ce qui renforce son rôle de réservoir de biodiversité et de maillon de continuités écologiques à l’échelle intercommunale.
L’accessibilité piétonne et cyclable est assurée par une multiplicité de portes réparties autour du périmètre. Deux polarités concentrent cependant l’essentiel des flux visiteurs : la porte de Sevran au pont de l’Ourcq et l’entrée à proximité des parkings principaux côté Livry-Gargan/Vaujours. Deux secteurs ne sont pas ouverts au public : le Bois de la Tussion au nord-est, fermé depuis avril 2000 en raison d’un aléa naturel de dissolution du gypse et de risques d’effondrement ; un secteur écologique au sud-est, maintenu en zone de quiétude et de protection, non accessible afin de préserver des habitats sensibles.
La composition interne alterne boisements, clairières, prairies, pelouses, mares et plans d’eau, maillés par un réseau de chemins piétons et itinéraires cyclables. Le parc conserve des bâtiments et ouvrages hérités de la poudrerie impériale puis nationale, repères du récit historique, ainsi que des aménagements contemporains correspondant à ses usages d’espace vert de loisirs (aires de jeux, sanitaires, mobiliers). À noter que certains espaces situés dans l’emprise générale ne relèvent pas de la gestion directe du parc : golf départemental, rives du canal (propriété des Services des Canaux de la Ville de Paris), poney-club et jardins familiaux.
Parc forestier de la Poudrerie : plan général et accès (Sevran–Livry-Gargan–Villepinte–Vaujours)
Environnement forestier (ancienne forêt de Bondy)
Au début du XIXᵉ siècle, la forêt de Bondy couvrait la quasi-totalité du quadrant nord-est du département. Les territoires d’Aulnay-sous-Bois, Bondy, Clichy-sous-Bois, Coubron, Livry, Montfermeil, Pavillon-sous-Bois, Rosny-sous-Bois, Vaujours et Villemomble formaient alors autant de clairières dans un massif continu.
L’extraction du gypse, l’exploitation forestière puis l’urbanisation liée aux dynamiques démographiques et industrielles de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle ont entraîné un rétrécissement substantiel de ce massif.
Aujourd’hui, il subsiste environ 400 hectares de cette forêt originelle, répartis principalement entre le Parc forestier de la Poudrerie et la forêt régionale de Bondy. Au sein de ce reliquat, la Poudrerie cumule un statut de protection élevé : elle constitue le seul site forestier classé de Seine-Saint-Denis (loi de 1930, cf. Repère de statut). Cette dissociation entre surface classée et emprise globale explique certaines discontinuités de protections aux marges, notamment sur des secteurs historiques non classés lors du décret d’origine.
Accessibilité et Liaisons
L’accessibilité par transports collectifs est satisfaisante à l’échelle locale, avec deux gares RER B — Sevran-Livry et Vert-Galant — situées à distance pédestre ou cyclable, ainsi qu’un éventail d’une dizaine de lignes de bus desservant les différents quartiers riverains.
La connectivité routière est fonctionnelle dans un rayon de proximité, mais le parc demeure peu lisible à l’échelle régionale : signalétique parcimonieuse, points d’accès discrets et interfaces parfois éloignées des grands axes.
La capacité de stationnement est limitée et concentrée à l’entrée principale (environ 250 places), ce qui contribue à contenir l’affluence automobile mais reporte l’effort sur la qualité des cheminements doux.
La présence du canal de l’Ourcq offre une épine dorsale cyclable continue reliant le parc au cœur de Paris et à d’autres grands espaces verts métropolitains ; depuis le bassin de la Villette, on accède au parc en environ 50 minutes à vélo en suivant le chemin de halage.
Au nord, l’adossement à un tissu résidentiel relativement dense crée un effet d’enclave qui renforce la fonction de lisière du parc. Au sud, la nationale 3 (profil à quatre voies) constitue une coupure majeure avec la forêt de Bondy, rendant plus stratégiques encore les liaisons douces et les franchissements existants ou potentiels.
L’environnement proche comprend des établissements scolaires (collège et lycée horticole à Vaujours, lycée à Sevran) et un projet de collège intercommunal Sevran/Livry-Gargan, autant d’équipements générateurs de fréquentation pédagogique et de potentialités de partenariats éducatifs. Bien que proche des centres-villes de Sevran, Vert-Galant et Livry, le parc n’est jouxté par aucun commerce, ce qui conforte sa vocation d’espace de nature et limite les nuisances d’activités.
Plan de repérage – éléments bâtis et périmètre d’extension du site classéDomanialités et périmètres du site classé
Rôle régional et interfaces
Continuités écologiques et paysagères. Dans l’armature verte de l’Île-de-France, la Poudrerie occupe une position charnière : maillon de trames vertes et bleues connectées au canal de l’Ourcq et à la Ceinture verte, elle relie les grands espaces naturels de la Plaine de France aux parcs urbains de l’est parisien. La présence d’habitats humides (mares, fossés, berges) et de peuplements forestiers mûrs renforce l’intérêt écologique d’ensemble, notamment pour des espèces patrimoniales d’oiseaux et de chiroptères suivies à l’échelle régionale.
Fonctions sociales et récréatives. Le parc répond à une forte demande de nature ordinaire et d’activités libres (marche, course, vélo), avec un rayonnement principalement local et des usages métropolitains lors d’événements. Cette polyvalence exige une gestion fine des flux et une concertation continue avec les communes riveraines, afin d’équilibrer accueil du public, préservation écologique et lecture patrimoniale.
Interfaces urbaines et services écosystémiques. Dans le gradient entre milieux urbains denses et franges plus rurales de la Plaine de France, la Poudrerie agit comme zone tampon : atténuation des îlots de chaleur, infiltration et filtration, refuges de biodiversité, bien-être. Le maintien de zones de quiétude non ouvertes au public, conjugué à des liaisons douces structurées, constitue un levier pour préserver les fonctionnalités écologiques sans renoncer à l’accueil d’un large public.
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La poudrerie impériale de Sevran-Livry, créée par décret en décembre 1865 sous le règne de Napoléon III, constitue un jalon majeur de l’industrie nationale des poudres. Conçue en 1867 par l’ingénieur Gustave Maurouard, elle répond à un double objectif : consolider le monopole d’État des poudres de commerce et inscrire cette production stratégique dans un mouvement de modernisation et de centralisation des industries sensibles.
Le choix du site s’explique par une combinaison de sécurité et de logistique : desserte fluviale par le canal de l’Ourcq et ferroviaire par la ligne de La Plaine à Hirson et Anor, et éloignement suffisant des bourgs de Sevran et de Livry-Gargan (au-delà de deux kilomètres) pour satisfaire les exigences de sûreté liées aux fabrications et au stockage d’explosifs.
Les travaux débutent en 1868, interrompus par la guerre franco-allemande de 1870. La mise en service intervient en 1873. L’établissement se singularise très tôt par l’adoption de la vapeur comme énergie motrice (une avancée déterminante par rapport aux entraînements hydrauliques) qui accompagne un saut technologique dans l’outillage, la continuité des cadences et l’organisation de la sécurité.
Dès l’origine, l’usine s’ordonne selon un plan en éventail structuré par un axe nord-sud : bâtiments disposés en demi-cercle autour d’un moteur central, séparation fonctionnelle des ateliers et cloisonnement des zones à risque. Le site produit des poudres de commerce et devient un lieu d’essais et d’innovations pour de nouvelles substances propulsives et explosives, dans le sillage des progrès de la chimie et de la balistique de la fin du XIXᵉ siècle.
Début XXᵉ siècle et Première Guerre mondiale
Au tournant du XXᵉ siècle, la poudrerie de Sevran-Livry s’affirme comme centre d’innovation et de production à grande échelle. La montée en puissance est nette dès 1914 : pendant la Première Guerre mondiale, l’établissement devient un site stratégique de l’effort national, mobilisant plus de 3 200 ouvriers et concentrant la production de poudre B (poudre sans fumée à base de nitrocellulose) destinée à l’armement. La logistique combinée rail-canal absorbe les flux de matières premières et facilite l’expédition, tandis que l’organisation en ateliers spécialisés et l’isolement des zones dangereuses soutiennent la continuité d’activité dans un contexte de forte contrainte.
Seconde Guerre mondiale
L’entre-deux-guerres s’accompagne d’une réduction d’activité, mais la montée des tensions internationales relance, dès 1937, les fabrications de poudres d’armement. Cette progression se poursuit jusqu’en mai 1940, date de l’occupation du site. La société allemande Firma Buck s’y installe à des fins militaires.
Une reprise partielle de productions civiles est organisée en 1941 sous l’autorité de Louis Médard, avant d’être rapidement interdite par l’occupant. À l’été 1944, le personnel s’implique dans la Résistance en fabriquant clandestinement des explosifs ; le site est libéré le 26 août 1944, refermant une séquence où la poudrerie aura conservé un rôle industriel et symbolique déterminant.
Réforme et fermeture
Après la Libération, en 1945, l’établissement reprend des fabrications à usages militaires et civils sous la direction rétablie de Louis Médard. Les années 1950 voient un rebond sur certains segments (notamment les cartouches de chasse) et la poursuite de recherches et d’essais sur poudres propulsives et explosifs. Fin 1951, les effectifs hors laboratoires atteignent 658 personnes, témoignant d’un niveau d’activité encore significatif.
Le traité de Rome (1957) et la réforme du Service des poudres engagent une restructuration nationale. La fermeture programmée de la poudrerie de Sevran-Livry s’inscrit dans ce mouvement : les productions propulsives et les propergols pour moteurs-fusées sont transférés vers Bergerac, Saint-Médard-en-Jalles et Pont-de-Buis, tandis que les laboratoires rejoignent le Centre de recherches du Bouchet (Essonne).
De 1969 à 1971, les installations cessent progressivement leurs activités, à l’exception du laboratoire de la Commission des substances explosives, qui poursuit jusqu’en 1973. À cette date, un siècle après la mise en service de l’usine, les dernières fonctions résiduelles sont déplacées vers le Centre d’études et de recherches des Charbonnages de France à Verneuil-en-Halatte.
René Amiable, dernier directeur et fondateur du musée, avec l’appui de l’historien Jean Astruc et d’acteurs locaux, se mobilise alors pour sauvegarder le territoire boisé (environ 137 hectares) et les vestiges les plus significatifs : bâtiments rescapés et éléments de l’ancienne chaîne d’entraînement mécanique (arbres de transmission autour du moteur central). Cette action prépare, dans les décennies suivantes, la reconversion en parc forestier, préservant une trame paysagère et technique unique où l’héritage industriel demeure lisible dans l’organisation des lieux.
Biodiversité et écosystèmes
Le Parc forestier de la Poudrerie réunit, dans un périmètre relativement contraint, un ensemble de milieux naturels complémentaires qui expliquent sa valeur écologique élevée en contexte urbain dense. La présence d’un réseau de zones humides, de boisements à forts diamètres, de clairières et de lisières diversifiées, ainsi que la proximité fonctionnelle du canal de l’Ourcq, installent un mosaïque d’habitats dont les continuités écologiques dépassent les seules limites du parc. Cette configuration, héritée de l’histoire industrielle du site et des opérations de reboisement et de reconversion, fonde à la fois la richesse spécifique observée et la sensibilité des équilibres écologiques aux usages contemporains.
Cadre écologique de référence
L’aire du parc s’inscrit dans un dispositif de protections et de reconnaissances écologiques qui structurent la gestion au quotidien. Le site classé (loi de 1930) vise la préservation du caractère pittoresque et de la composition historique, avec des effets collatéraux positifs sur les habitats.
Le parc est en outre intégré depuis 2006 au site Natura 2000 multisites de Seine-Saint-Denis (1157 ha, 15 parcs et forêts), dont l’objectif principal est la conservation d’une douzaine d’espèces d’oiseaux devenues rares en Europe. Il est également concerné par deux ZNIEFF : type 1 « Parc forestier de Sevran, Bois de la Tussion et Bois des Sablons » et type 2 « Massif de l’Aulnoye, Parc de Sevran et Fosse Maussoin ». Les inventaires ANCA (12/2022) proposent une évolution du contour de la ZNIEFF de type 1 et soulignent l’importance conjointe des cortèges forestiers et de ceux inféodés aux milieux aquatiques et humides.
Typologie des milieux et structure des habitats
La structure écologique du parc repose sur une trame forestière continue à laquelle s’agrègent des milieux ouverts et humides. Le boisement principal, composé de strates d’âges variés, offre une canopée haute générant des gradients lumineux et des micro-habitats favorables à la nidification des pics et au cortège d’oiseaux forestiers.
Les clairières et prairies, souvent héritées d’anciennes emprises d’ateliers ou alignées sur des axes historiques, apportent une composante herbacée et entomologique utile à l’alimentation de l’avifaune et des chiroptères.
Les mares, fossés, suintements et plans d’eau, en liaison plus ou moins directe avec le canal de l’Ourcq, dessinent un filet hydrologique interne jouant un rôle de nurserie pour l’herpétofaune et de halte pour certaines espèces en transit. Ce maillage aquatique a une origine industrielle (pièces d’eau et mares alimentées par les écoulements et la condensation des machines, avec exutoire vers le canal) et explique en partie la valeur actuelle des zones humides.
Les lisières diversifiées, en contact avec les quartiers riverains, forment enfin des transitions écotones où la flore des bords de chemin et le buissonnement fournissent abris et ressources trophiques.
Fonctions écologiques et services écosystémiques
La combinaison de grands arbres, de bois mort, d’îlots de quiétude et d’un réseau d’eaux calmes offre un panel de fonctions écologiques rarement réuni en première couronne. Sur le plan microclimatique, la canopée et les strates arbustives contribuent à modérer les températures et à améliorer le confort d’usage en période estivale.
D’un point de vue hydrologique, les zones humides et les sols forestiers favorisent l’infiltration, la décantation des matières en suspension et la restitution progressive des eaux, ce qui limite localement les ruissellements. L’ensemble participe à des services rendus aux habitants (bien-être, loisirs de nature, pédagogie environnementale).
Avifaune
La richesse ornithologique du parc s’explique par l’articulation de trois familles d’habitats déterminants.
— Milieux aquatiques et rivulaires : accueil du martin-pêcheur d’Europe, espèce sensible au dérangement et à la turbidité.
— Boisements à forts diamètres : présence de cavités, chandelles et bois mort permettant l’installation et la reproduction de pics forestiers recherchés, dont le pic mar et le pic noir.
— Clairières, prairies et lisières : diversification des passereaux, zones de gagnage et de repos en marge des axes internes.
La présence de ces espèces indicatrices impose un calage saisonnier des interventions d’entretien et de sécurité, ainsi qu’une maîtrise des usages sur les secteurs de quiétude identifiés.
Pic noir (Dryocopus martius)Pic mar (Dendrocoptes medius)Martin-pêcheur d’Europe (Alcedo atthis)
Chiroptères, herpétofaune et entomofaune
La présence de chiroptères est attestée par des indices matériels relevés dans certains bâtiments et ouvrages historiques (guano, restes d’insectes, indices de gîtes), avec un potentiel d’accueil déjà signalé par les ZNIEFF 2011-2012. L’accès restreint de certains édifices a toutefois limité la détermination spécifique, ce qui appelle des inventaires complémentaires.
Les milieux humides internes et périphériques abritent une herpétofaune typique des mares et fossés, dont la diversité dépend de la qualité de l’eau, de la connectivité entre points d’eau et du maintien d’une végétation rivulaire diversifiée.
L’entomofaune, liée aux prairies et aux ourlets ensoleillés, bénéficie de la gestion différenciée des fauches et de la présence de zones refuges non fauchées en période de reproduction.
Flore, boisements matures et bois mort
Les composantes floristiques reflètent l’histoire des plantations, des recolonisations naturelles et des successions secondaires. Les peuplements arrivés à maturité présentent des diamètres et des volumes suffisants pour constituer des habitats d’intérêt pour les espèces cavernicoles et saproxyliques ; le maintien d’un volume de gros bois et de bois mort, compatible avec la sécurité des usagers, demeure une condition écologique majeure.
La flore des zones humides, berges et suintements participe à la filtration/épuration et structure des cortèges d’intérêt à l’échelle locale. Des lisières stratifiées privilégiant des arbustes indigènes assurent une ressource mellifère et fruitière étalée dans le temps.
Continuités écologiques et connectivité
Le parc occupe une position charnière dans les continuités écologiques de la plaine. Le canal de l’Ourcq fonctionne comme axe de dispersion et de déplacement pour l’avifaune, les chiroptères et certains invertébrés (cf. Géographie – Rôle régional et interfaces).
Les liaisons vers la forêt régionale de Bondy, vers les franges boisées à l’est et, plus largement, vers les parcs et espaces ouverts voisins, limitent l’isolement écologique du site. La qualité de ces corridors tient autant à la perméabilité des ouvrages et interfaces (ponts, talus, pieds d’infrastructures) qu’à une gestion soignée des lisières et des traversées piétonnes/cyclables.
Écureuil roux sur un tronc d’arbreSéquoia géant
Pressions, vulnérabilités et facteurs de perturbation
La fréquentation soutenue, valorisée au regard des objectifs sociaux du parc, constitue une pression à organiser. Le piétinement des sous-bois, la création de trajets informels et la circulation de cycles hors des parcours prévus fragilisent certains habitats.
Dans les milieux humides, perturbations de berges, matières en suspension et micro-pollutions dégradent les habitats de reproduction et d’alimentation. Les dérangements en période de nidification, particulièrement sensibles pour les espèces phares, nécessitent itinéraires alternatifs, jalonnements et signalétique temporelle.
Les espèces exotiques envahissantes (contextes ripariens et friches urbaines) constituent un facteur de banalisation à contenir par des interventions régulières, ciblées et suivies.
Enfin, la sécurité des usagers, qui impose des coupes de sécurité, doit être conciliée avec le maintien de bois mort et d’arbres à cavités.
Orientations de gestion écologique
Les axes d’action prioritaires, tels qu’ils ressortent de l’état des lieux et des documents de référence, se concentrent sur des mesures simples, récurrentes et évaluables :
Zones humides : entretien des mares et fossés, restauration de berges végétalisées, maîtrise de la turbidité.
Quiétude biologique : définition de fenêtres saisonnières, mises en défens temporaires de linéaires sensibles, jalonnement des itinéraires et adaptation de la programmation événementielle.
Boisements matures : maintien de gros bois et d’arbres à cavités avec hiérarchisation des sujets à conserver ; zones de rétention de bois mort au sol compatibles sécurité.
Milieux ouverts : fauche tardive et conservation de zones refuges pour soutenir entomofaune, chiroptères et avifaune.
EEE : surveillance régulière, arrachages ciblés et suivi des résultats.
L’ensemble de ces mesures s’articule avec les objectifs écologiques, la lecture patrimoniale des axes historiques et les exigences d’accueil du public, en cohérence avec les statuts de protection.
Transformation, usages, classement et labélisation
1973–1977 : Fermeture de l’usine et promesse d’un parc
En 1973, la Poudrerie nationale de Sevran-Livry cesse ses activités industrielles. Le vaste site, ponctué d’ateliers, d’étangs techniques et de merlons (buttes anti-déflagration), devient un espace à risques, interdit au public. L’État arbitre rapidement : le 13 septembre 1974, un arbitrage interministériel retient la création d’un grand espace vert ouvert aux habitants. Le 24 décembre 1975, un décret en Conseil des ministres acte la création d’un « parc national forestier » sur les parties boisées de l’ancienne poudrerie. Le foncier demeure propriété de l’État (transfert du ministère des Armées vers celui de la Qualité de la Vie) et une convention du 18 juin 1976 confie la gestion à l’Office national des forêts (ONF).
La transition est décisive : dépollution, démolition de plusieurs centaines de bâtiments industriels vétustes et potentiellement dangereux, sécurisation. À l’été 1976, environ 300 constructions sont rasées. Sur les emprises dégagées, pelouses et replantations reconstituent la matrice forestière ; les anciens alignements d’ateliers laissent place à des clairières. Quelques bâtiments sont conservés en vue d’usages futurs, d’autres partiellement démolis, d’autres enfin restent en attente de projet. Dès 1977, une première portion du parc ouvre : l’usine close amorce sa transformation en vaste espace de nature et de promenade, et la promesse d’un parc public s’engage, avec l’enjeu d’articuler mémoire industrielle, renaturation et futurs usages.
1977–1994 : Ouverture complète et premiers équilibres
Les années suivantes installent un triptyque « accueillir, entretenir, raconter ». En 1982, le parc est entièrement ouvert dans son périmètre actuel. La même année, l’ancien magasin au salpêtre devient un musée technique des poudres et de l’armement (cf. Le Musée de la Poudrerie). Parallèlement, l’ONF conduit une reconquête verte : reboisements, pelouses entretenues, élargissement d’allées en prairies selon les usages. La trame arborée recouvre peu à peu la topographie industrielle (fondations, canaux, merlons), tout en conservant la lisibilité des grands axes du XIXᵉ siècle.
Côté habitants, les usages se structurent. Dès 1980 naît l’Association des usagers du parc, future Association des Amis du Parc, qui fédère visites guidées, expositions, promenades nature et médiations. Cette parole citoyenne complète la gestion forestière : besoins de propreté, questionnement sur certaines coupes, plaidoyer pour la sauvegarde des derniers témoins bâtis. Le parc devient à la fois lieu de promenade et support d’une mémoire industrielle locale.
La transformation se poursuit dans les années 1980 : démolitions des structures inutiles ou dangereuses. Environ 90 % du bâti historique disparaît ; subsistent une trentaine de bâtiments fonctionnels (ateliers, entrepôts, logements) et quelques ouvrages disséminés. Le remodelage — d’une usine dense vers une forêt-parc aérée — conserve les éléments structurants. À la fin de la décennie, un premier équilibre s’établit entre nature régénérée et patrimoine industriel minimal.
1994–2006 : Classement patrimonial, crise budgétaire et nouvelle gestion
Le 21 avril 1994, un décret classe le parc au titre de la loi de 1930 pour ses qualités historiques et pittoresques. Le classement consacre à la fois un reliquat de l’ancienne forêt de Bondy et les derniers témoins d’architecture industrielle du XIXᵉ siècle ; il implique une vigilance accrue sur les interventions lourdes (respect des axes, perspectives, masses boisées).
La fin des années 1990 connaît une crise de moyens : en 1995, la subvention spéciale à l’ONF est supprimée. Entretien et surveillance reculent ; propreté et bâti se dégradent. La mobilisation s’organise (associations, pétition de grande ampleur, délibérations municipales). En 1999, la gestion est transférée à l’Agence des espaces verts d’Île-de-France (AEV), qui prend aussi, en 2000, les bois de la Tussion et des Sablons pour une gestion cohérente. L’ambition demeure : accueillir un public croissant, préserver la mémoire du lieu et poursuivre la renaturation engagée vingt ans plus tôt. En 2006, le parc intègre le dispositif Natura 2000 (directive Oiseaux) au sein d’un site multi-sites départemental.
2006–2011 : Natura 2000 et passage de témoin au Département
Après l’entrée en Natura 2000, une transition de gouvernance s’opère. Dès 2010, l’AEV se désengage progressivement. Par convention tripartite, au 1ᵉʳ janvier 2011, la gestion opérationnelle est confiée au Département de la Seine-Saint-Denis, en partenariat avec la Région et l’État (le foncier demeurant à l’État).
S’ouvre une phase d’ingénierie quotidienne sur un site classé unique en Seine-Saint-Denis : concilier usages croissants et préservation, canaliser circulations douces et VTT sans dénaturer le lieu, sécuriser les ruines sans en altérer la valeur, entretenir fossés, mares et lisières, arbitrer le sort des bâtiments (conservation, transformation, déconstruction) avec les services de l’État.
2012–2019 : Stabiliser, raconter, reconnaître
La décennie suivante consolide les atouts du parc. Le Musée de la Poudrerie, pivot culturel installé dans l’ancien magasin reconverti, poursuit sa mission. Les associations d’usagers développent les médiations (animations nature, visites historiques, accueil scolaires). Les inventaires naturalistes se précisent ; la présence de chiroptères dans certains bâtiments impose diagnostics et précautions avant rénovation.
En 2017, une convention de délégation de gestion conforte le Département comme gestionnaire, entérinant l’accord État–Région–Département. La coexistence avec d’autres gestionnaires perdure : le canal de l’Ourcq, propriété de la Ville de Paris, requiert des coordinations spécifiques (berges, signalétique, franchissements). Cette pluralité impose une vigilance pour préserver l’unité d’ensemble.
En 2019, la Région Île-de-France classe plusieurs arbres remarquables (deux séquoias géants sur la perspective Dautriche/Maurouard, chênes « doublettes », un peuplier noir très incliné, un orme champêtre isolé). La sylviculture évolue : la canopée est traitée comme un patrimoine à part entière (port libre, renouvellement naturel raisonné, prise en compte du changement climatique, gestion du bois mort). Le patrimoine naturel prend ainsi toute sa place aux côtés du patrimoine historique.
2019–2024 : Vers une protection étendue ?
À partir de 2019, l’extension du site classé revient au premier plan afin de recoudre des lisières restées hors du périmètre de 1994 (portes historiques, anciennes emprises bâties). En février 2019, la parcelle de l’ancienne porte de la Marine (sud-ouest) et la parcelle Dautriche (nord) sont inscrites sur la liste indicative des sites à classer. Le CGEDD émet un avis favorable en 2021 ; le dossier technique est élaboré en 2022-2023 ; une enquête publique est programmée en 2024. L’extension proposée (≈ 12 ha : 3,5 ha à Livry-Gargan, 8,5 ha à Sevran) porterait le total classé à ≈ 128 ha, parachevant la protection et assurant une continuité paysagère et de gestion.
La diversité des propriétaires explique la progressivité du processus : cœur historique propriété de l’État (ministère de l’Écologie) géré par le Département ; canal de l’Ourcq relevant de la Ville de Paris ; ancienne caserne nord réhabilitée en résidence sociale ; pavillon de lisière sud privé ; parcelles autour du musée appartenant au ministère des Armées, certaines en cession à l’EPF. Chaque secteur requiert conventions dédiées, calendriers alignés et diagnostics, d’où une extension conduite par étapes concertées.
Parallèlement, les attentes locales s’aiguisent : piétinement hors allées, sentiers informels, intrusions de vélos, assèchement saisonnier de mares, dépôts sauvages à certaines entrées (porte de la Marine). Les bénévoles demandent périodes de quiétude, balisage renforcé, restauration écologique des berges et études faunistiques préalables aux travaux sur le bâti. La gestion départementale ajuste en retour : entretien différencié, hiérarchisation des cheminements, calibrage des coupes de sécurité. En jeu : concilier biodiversité et accueil, à l’aube d’un périmètre étendu et d’une gouvernance clarifiée.
Le Musée de la Poudrerie : mémoire vivante de l’usine
Créé en 1982, le Musée de la Poudrerie est la pièce maîtresse de la mise en valeur historique du site. Installé dans l’ex-magasin au salpêtre, il retrace plus d’un siècle d’épopée industrielle à Sevran-Livry. Né à l’initiative de quatre acteurs — René Amiable (dernier directeur), Jean Astruc (historien local), Marius Bœuf et Suzanne Rigal-Herbin — il devient en 1990 le Musée technique des poudres et de l’armement. Le parcours, en plusieurs salles, présente la fabrication des poudres et explosifs et l’évolution des technologies, de la poudre noire à la poudre B (1884, Paul Vieille) puis aux propergols solides, ainsi que des focus sur les poudres propulsives et les cartouches de chasse.
Le parcours consacre aussi une section aux ouvriers (vie quotidienne, métiers, risques) et traite du fort de Vaujours, site voisin historiquement lié à des essais de missiles utilisant des explosifs produits à Sevran. Machines, outils, maquettes et archives restituent l’ambiance de la manufacture et rappellent l’importance stratégique du site pour la défense nationale.
En 2019, le musée et des bâtiments historiques voisins bénéficient de plus de 200 000 € via le Loto du Patrimoine (programme Stéphane Bern) et la Fondation du Patrimoine : mise en sécurité de l’ancien magasin de poudres, restauration d’un laboratoire, rénovation d’un hangar emblématique. En parallèle, le Département et la Fondation lancent un appel aux dons pour les édifices en péril. Cette mobilisation, destinée à prévenir la ruine de structures du XIXᵉ siècle et à valoriser ce patrimoine, permet au musée de poursuivre sa mission de transmission de la mémoire ouvrière et technique au cœur du parc.
Gestion et gouvernance du parc : une gestion complexe et perfectible
1975–1995 — Un modèle ONF sous soutient de l’État, puis rupture de financement
Depuis sa création, la gestion du Parc forestier de la Poudrerie a alterné avancées et reculs, à l’image d’un statut et de financements complexes. De 1975 à 1995, l’ONF assure l’aménagement et l’entretien grâce à une ligne budgétaire de l’État. La suppression de cette subvention en 1995 plonge le parc dans l’incertitude et suscite une forte mobilisation des usagers et des élus. En 1999, l’intervention conjointe de la Région Île-de-France et de l’AEV stabilise la situation : la Région finance intégralement les investissements et 40 % du fonctionnement ; le Département et l’État complètent. Ce plan, jugé indispensable, transfère la gestion quotidienne à l’AEV avec des moyens renforcés. Pierre-Charles Krieg, alors président de l’AEV, en souligne le caractère impératif pour la conservation du site.
1999–2011 — AEV : remise à niveau sans pilote stratégique unique
Les années 2000 cherchent un modèle de gouvernance pérenne. En 2004, l’Association des Amis du Parc publie Le Patrimoine bâti rénové et adopte deux motions en assemblée générale (février 2004) :
réhabiliter le patrimoine bâti dans un plan global et cohérent (idée d’un comité de pilotage proposée dès octobre 1999) ;
créer rapidement une structure opérationnelle dotée d’un réel pouvoir décisionnel.
En 2008, l’association adresse une lettre ouverte aux élus : elle demande une cellule de pilotage avec budget propre et personnel sur site (entretien, gardiennage), un schéma directeur à dix ans (projet d’ensemble, programmation d’investissements, répartition des rôles) et une gouvernance clarifiée, la fréquentation annuelle dépassant alors le million de visites. Malgré la remise à niveau conduite par l’AEV, aucun dispositif stable et lisible n’est instauré.
La fin des années 2000 voit évoluer le contexte institutionnel : la pérennité de l’engagement de l’AEV est questionnée ; le Département de la Seine-Saint-Denis se projette à nouveau dans un rôle de premier plan ; l’AEV amorce un retrait progressif à Sevran (cf. IV pour la transition). Reviennent les interrogations : sans AEV, quel portage ? Retour à un pilotage départemental ? Qui défend le dossier à l’échelle régionale ? Ces incertitudes révèlent l’absence d’un statut adapté (établissement public dédié ou syndicat mixte) pour ancrer la gestion dans la durée.
2011–2016 — Département gestionnaire : conventions et angles morts
Pour pallier la fragilité de la gouvernance, l’idée d’un syndicat mixte émerge au début des années 2010, avec le Département en chef de file aux côtés de la Région et des communes. Le projet n’aboutit pas. Depuis 2011, la gestion repose sur des conventions tripartites renouvelées (État propriétaire, Département gestionnaire, Région financeur) — montage peu lisible pour le public.
Parallèlement, le parc s’inscrit dans les politiques territoriales. À l’échéance du CPRD 93 (2013), la nécessité d’investissements dédiés est soulignée. En 2014, un Conseil des usagers examine une étude de pré-programmation (A&C) esquissant un pôle « nature–culture–mémoire » articulant patrimoine bâti et naturel ; des arbitrages restent à trancher entre fonctions patrimoniales (musée, expositions) et animations (sport, loisirs). Dans le CDT Est Seine-Saint-Denis soumis à enquête mi-2014, le parc est intégré à un arc paysager le long du canal de l’Ourcq. L’Autorité environnementale demande de renforcer continuités écologiques et liaisons vertes (via SDRIF et PLU), consacrant le rôle structurant du site dans la trame verte du nord-est parisien.
2016 — Pétition « Parc en danger » : seuil d’alerte et conditions d’action
En 2016, l’Association des Amis du Parc forestier de la Poudrerie (APFP) estime que le parc est « en danger » et porte une pétition demandant :
que l’État n’abandonne pas le seul site classé qu’il possède en Seine-Saint-Denis et s’engage très rapidement à des actions de sauvegarde du patrimoine naturel et bâti, ainsi que du patrimoine poudrier ;
qu’une solution pérenne de gestion soit enfin trouvée, intégrant la Région Île-de-France et le Département ;
que les partenaires associatifs œuvrant à la préservation et à l’animation de cet espace naturel soient associés à la gouvernance du parc.
Cette mobilisation, soutenue par de nombreux acteurs locaux et plusieurs associations de protection de l’environnement, réactive le débat sur le pilotage, la programmation d’investissements et la participation des usagers.
Enjeux et défis actuels
Patrimoine naturel : milieux, fréquentation et continuités écologiques
Espace vert majeur en zone dense, le parc paraît exposé à une surfréquentation et à des incivilités susceptibles d’affecter les milieux : piétinement des sous-bois, tassement des sols, érosion locale de merlons, dérangements faunistiques. Les circulations VTT hors sentiers et la piste cyclable interne interrogent, pour certains tronçons, la compatibilité avec les objectifs de conservation (cf. chap. III). Les moyens de surveillance et de gardiennage semblent, à ce stade, parfois en deçà des usages.
Des ajustements opérationnels pourraient possiblement être envisagés : fenêtres de quiétude saisonnières, mises en défens temporaires, gestion différenciée des prairies et lisières, jalonnement plus lisible et médiation renforcée sur les périodes de nidification et la fragilité des berges/mares (cf. chap. III §9). Une articulation plus fine entre animations et périodes écologiques clés limiterait les conflits d’usages.
À l’échelle intercommunale, la fragmentation urbaine et la discontinuité de certaines lisières pourraient amoindrir la connectivité avec d’autres parcs de la trame départementale. Interfaces routières (notamment N3), zones urbanisées adjacentes et franchissements limités constituent des points de friction pour avifaune, chiroptères et herpétofaune. Des mesures sur la perméabilité des ouvrages, la consolidation des lisières et un maillage de micro-habitats le long des liaisons douces paraissent pertinentes (cf. chap. I §4–5 ; chap. III §7).
Dans un contexte de changement climatique, la fonction de corridor vers le canal de l’Ourcq et la forêt de Bondy gagnerait à être consolidée : restaurations de berges végétalisées, entretien mares/fossés avec maîtrise de la turbidité, suivis hydrologiques et faunistiques partagés (cf. chap. III).
Patrimoine bâti
Malgré des restaurations ponctuelles, une part du bâti du XIXᵉ siècle demeure en situation préoccupante. Des constats de forte dégradation sont régulièrement évoqués pour le pavillon Dautriche, avec une complexification probable des opérations de rénovation au fil du temps. Les arcs de transmission de l’ancienne salle des machines et l’atelier du groupe XI semblent, eux aussi, requérir des mesures conservatoires rapides afin d’éviter des pertes irréversibles, des chantiers complémentaires, même sans ouverture systématique au public, pourraient s’avérer nécessaires pour stabiliser l’ensemble.
La pérennité du Musée de la Poudrerie appelle une attention continue. Un démantèlement, une réduction de périmètre ou une mise en sommeil prolongée affaibliraient la transmission scientifique et technique portée par les collections et par l’implantation in situ. La valeur du site réside aussi dans un patrimoine immatériel qui associe mémoire ouvrière, culture de sécurité industrielle, récits militaires et innovations technologiques. À défaut d’une médiation suffisamment visible et durable, il est à considérer que l’appropriation par le grand public puisse s’éroder progressivement, d’où l’intérêt de renforcer les parcours interprétatifs et de consolider une médiation scientifique.
Une approche intégrée du couple patrimoine naturel et patrimoine industriel pourrait être recherchée. Des audits partagés, associant expertise écologique et expertise du bâti, paraissent de nature à hiérarchiser les urgences, à ordonnancer les investissements et à faciliter la recherche de financements croisés.
Bâtiment de la mécanographiePavillon d’AutricheAncien atelier de poudrePavillon Maurouard
Lisières, pressions foncières et interfaces urbaines
Certaines lisières (ex. ancienne porte de la Marine) semblent affectées par des dépôts sauvages (gravats, encombrants), avec effets possibles sur l’esthétique et les habitats de bordure. Des coopérations intercommunales accrues pour la collecte, des dispositifs dissuasifs ciblés et une sensibilisation des riverains paraissent indiqués. Le développement de liaisons douces vers Sevran, Livry-Gargan, Villepinte et Vaujours améliorerait accessibilité, sécurité et trame verte (cf. chap. I).
La pression immobilière en frange ne peut être écartée. Elle pourrait se manifester jusqu’en extrême limite du parc et, ponctuellement, en son sein sur des zones non classées ou non inscrites (cf. chap. IV). Une vigilance particulière semblerait souhaitable afin d’éviter empiètements et ruptures de continuités ; un recousage des lisières, articulé aux évolutions de classement, pourrait être étudié avec les services compétents.
Des interventions légères et réversibles aux interfaces (végétalisation des pieds d’ouvrages, franchissements plus perméables, seuils d’entrée mieux caractérisés) amélioreraient la perception et la fonctionnalité écologique des bords, avec des coûts maîtrisés.
Gouvernance, financement et démocratie environnementale
La coordination intercommunale demeure centrale. La présence de quatre communes peut induire, si les circuits de décision ne sont pas stabilisés, des approches segmentées et des initiatives peu concertées (ex. projet de théâtre en lisière côté Sevran). Tant que gouvernance et financements ne sont pas pleinement pérennisés, un risque de dispersion des efforts ne peut être exclu. Une participation plus élevée du public pourrait évoluer d’une consultation vers une co-décision outillée. Cette démarche semble de nature à favoriser acceptabilité et mise en œuvre apaisée.
La transmission de l’histoire et de la mémoire constitue un volet de gouvernance à part entière. Un affaiblissement de la médiation risquerait d’entamer la compréhension d’un site héritier d’une histoire militaire et industrielle. Le maintien d’un socle muséal visible, des formats pédagogiques adaptés et l’intégration de cette dimension dans les arbitrages d’aménagement paraissent utiles pour éviter une érosion du patrimoine immatériel.
Perspectives d’Avenir restreintes
Les trajectoires de développement demeurent contraintes par la superposition d’enjeux écologiques, patrimoniaux et d’usages, et par une gouvernance multi-acteurs exigeant des arbitrages continus.
Anciens projets « CD 40 »
Un projet départemental dit RD 40 envisageait d’amputer le périmètre forestier pour relier plus rapidement Tremblay-en-France à la RN 3, avec un trafic accru de poids lourds et une perte d’hectares boisés. La contestation locale a été forte. En 2008, la communication du Conseil général met en avant l’achèvement de la RD 40 Tremblay–Villepinte (six ans de travaux au service du Parc des Expositions de Villepinte), en promouvant une « urbanité dense et durable ». La lecture des plans a été perçue comme ouvrant, à terme, la voie d’éventuelles extensions vers la RN 3. Si cette perspective s’est depuis éloignée, elle illustre la vulnérabilité récurrente du parc face aux logiques d’infrastructures lourdes.
Ancien Schéma directeur d’aménagement du Parc régional des coteaux de l’Aulnoye
L’avenir du parc de la Poudrerie a été balisé par plusieurs initiatives stratégiques de l’Agence des espaces verts (AEV), lorsqu’elle en assurait la gestion. Ces orientations sont documentées dans les études et rapports suivants :
« Devenir du Parc national forestier de la Poudrerie de Sevran, vers une charte de l’environnement, étude préalable – phase diagnostic » (mai 2000) ;
« Devenir du Parc national forestier de la Poudrerie de Sevran, vers une charte de l’environnement, stratégie – synthèse des groupes de travail » (juin 2000) ;
« Parc régional des Coteaux de l’Aulnoye, schéma directeur d’aménagement, scénarios et priorités. Parc national forestier de la Poudrerie de Sevran, forêt régionale de Bondy » (novembre 2001) ;
Étude « sécurité – tranquillité » du Parc national forestier de la Poudrerie de Sevran, par l’IAURIF (juin 2005).
Ces documents structuraient le développement du parc autour de deux axes « nature et culture » :
Vocation naturelle. Inscrit au cœur d’une trame verte locale et régionale, le parc devait renforcer les liaisons écologiques avec la forêt de Bondy, le parc du Sausset, le canal de l’Ourcq, le parc des Sœurs, etc., et s’intégrer au projet de parc régional des Coteaux de l’Aulnoye.
Vocation sociale et culturelle. Une stratégie d’« environnement / développement social » d’ancrage local était envisagée : maison de l’oiseau, maison des abeilles, et développement d’activités culturelles événementielles.
Les projets mentionnés se divisaient en deux catégories :
– l’intégration du parc au futur parc régional des Coteaux de l’Aulnoye ; – les actions dans son périmètre immédiat (requalification des limites et accès, hiérarchisation des déplacements, activités à développer).
Sevran, Vaujours, Villepinte, Livry-Gargan et Paris (propriétaire des emprises du canal) avaient chacune formulé des projets urbains et/ou paysagers visant à développer les liaisons — en particulier douces — entre le parc et son contexte urbain ou les parcs voisins :
Réseau vert le long du canal (Sevran, Paris, Département de la Seine-Saint-Denis) ;
Mail planté entre le parc de Sevran et le parc des Sœurs (Sevran) ;
Transformation du chemin des Baliveau en boulevard urbain (Sevran) ;
Coulée verte entre le parc de la Poudrerie et la forêt de Bondy (Vaujours) ;
Projets de circulations douces dans le cadre du Plan de déplacements urbains d’Île-de-France et des liaisons inter-parcs (Villepinte).
Les communes formulaient aussi des projets de restructuration des espaces urbains adjacents, notamment pour améliorer l’accessibilité en transports en commun :
Réorganisation des abords de la gare de Sevran-Livry (parking, desserte, friche SNCF, etc.) — Sevran ;
Réorganisation des abords de la gare du Vert-Galant (parking, barreau de liaison porte du Vert-Galant) — Villepinte ;
Remaniement de la RD 44 (rue du Docteur Roux) avec création d’une nouvelle entrée place Dautriche et intégration d’un partage de la voirie (liaisons cyclables, piétonnes et transports en commun) ;
Réaménagement des berges du canal pour améliorer le confort des usagers, notamment des cyclistes.
2016 : Relance et groupe de travail interinstitutionnel
En 2016, l’État annonce 2 M€ pour la décontamination et la restauration de bâtiments ciblés. En parallèle, le Département affiche des ambitions socio-culturelles et sportives. Une fermeture symbolique du parc est organisée ; la Région met en place un groupe de travail associant le ministère de l’Environnement, le ministère des Armées, la Région Île-de-France, le Département de la Seine-Saint-Denis, les communes de Sevran, Livry-Gargan, Villepinte, Vaujours, l’AEV, l’Ineris, l’Association des Amis du Parc, ainsi que les EPT Paris Terres d’Envol et Grand Paris Grand Est.
2017-2018 : Nouveau projet de développement par le département
En décembre 2017, le Département, la Région, l’État et des EPT signent un programme quinquennal (8,5 M€ ; 1,9 M€ à la charge du Département). En 2018, 500 000 € sont engagés pour études et sécurisation. La gestion de l’emprise (≈ 173 ha) est transférée au Département sans limitation de durée ; les frais de fonctionnement sont partagés à parts égales par la Région et le Département (450 000 € chacun).
Parmi les bâtiments industriels du parc (en activité de 1873 à 1973), plusieurs doivent être réhabilités : bâtiment central de la poudrerie, forum, cartoucherie, conciergerie. Le Département envisage en outre de nouvelles activités, gratuites ou payantes, incluant des lieux de restauration et des offres culturelles. Enfin, des aménagements sont prévus au nord du parc, dont un nouveau parcours sportif et des aires de jeux.
2018 : Nouvelles incertitudes
En 2018, l’État (propriétaire) étudie une privatisation partielle de certains bâtiments historiques à des fins de rentabilisation, malgré l’opposition d’élus locaux. Parallèlement, le Département et le ministère des Armées lancent un appel à projets pour la valorisation des bâtiments.
Projets en cours et à venir : description des aménagements en discussion ou en réalisation.
Impacts sur le parc et ses abords : conséquences attendues sur l’environnement, la communauté locale et l’accessibilité.
Participation et réactions du public : réception par la population et modalités de participation au processus décisionnel.
Défis et opportunités : enjeux (changement climatique, pressions démographiques) et leviers (technologies vertes, démarches participatives).
La même année, la Région Île-de-France annonce un investissement de 2,5 M€ sur la période 2018-2022 pour :
révéler le patrimoine par la rénovation du bâti et sa valorisation auprès des usagers ;
ouvrir le parc sur la ville grâce à une meilleure signalétique et à une accessibilité renforcée ;
améliorer l’accueil du public par de nouveaux services ;
intensifier les usages, notamment aux franges du parc.
D’autres partenaires, dont l’État, le Département et plusieurs communes, sont associés au projet, pour un budget cible de 8,5 millions d’euros.
Préconisation en matière environnementales
À l’issue d’un inventaire faunistique réalisé en 2003-2004, la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) a émis plusieurs recommandations :
La régulation de la fréquentation. Bien que de nombreux sentiers traversent le parc, les zones forestières restent facilement accessibles. La strate dominante est arborée et élevée, avec peu de sous-bois et de buissons. Promeneurs, utilisateurs de vélos tout-terrain et chiens tendent ainsi à quitter les sentiers, piétinent le sol, entravent la régénération naturelle et perturbent la faune. Des mesures correctives sont préconisées : créer des barrières naturelles et canaliser les flux sur des itinéraires définis, notamment par la plantation de buissons épineux (prunelliers, églantiers) dissuadant les usagers de s’écarter des allées.
L’accroissement de l’hétérogénéité des parcelles. La strate arborée, dominante et haute, manque d’une strate intermédiaire. Pour l’avifaune, une structure végétale plus variée favoriserait une plus grande diversité d’espèces. La diversité des essences est également cruciale : des périodes de fructification décalées diversifient les ressources alimentaires tout au long de l’année.
De nombreux talus (ou merlons) à l’ouest du parc. Nombre d’entre eux, dénudés et fortement utilisés par les cyclistes, devraient être soustraits à la fréquentation et revégétalisés afin de devenir des refuges pour la faune. Ces talus remplissent aussi une fonction hydraulique importante, en retenant les eaux et en limitant le ruissellement vers l’aval.
Conclusion
Le Parc forestier de la Poudrerie conjugue deux dimensions indissociables : un patrimoine naturel issu de la forêt de Bondy (boisements matures, mares, fossés, corridor du canal de l’Ourcq) et un patrimoine bâti et technique du XIXᵉ siècle (trame viaire, merlons, bâtiments rescapés, musée), auxquels s’ajoute un patrimoine immatériel fait de mémoire ouvrière, de savoir-faire et de récits militaires et industriels. Protégé au titre des sites classés (1994) et intégré à Natura 2000 (depuis 2006), le parc apparaît à la fois comme réservoir de biodiversité et témoin majeur de l’histoire industrielle locale.
Son emprise sur quatre communes — Sevran, Livry-Gargan, Villepinte et Vaujours — en fait un équipement intercommunal structurant. Cette multi-appartenance renforce son rôle dans les continuités écologiques et paysagères de la Plaine de France, mais suppose une coordination étroite entre l’État (propriétaire), le Département (gestionnaire), la Région et les villes riveraines, notamment pour les accès, la sécurité, la signalétique, les liaisons douces et l’entretien des lisières.
Plusieurs risques ont été identifiés ou évoqués : vulnérabilité d’éléments bâtis non restaurés (dont le pavillon Dautriche, pour lequel la rénovation semblerait se complexifier avec le temps), fragmentation urbaine et pertes de connectivité vers les autres parcs de la trame départementale, pressions foncières possibles en lisière et, ponctuellement, à l’intérieur des zones non classées ou non inscrites, gouvernance et financements encore à pérenniser, ainsi que fragilités muséales dont il conviendrait d’éviter tout démantèlement. À cela s’ajoutent les effets attendus du changement climatique sur les milieux humides et la canopée, et le risque d’une érosion du patrimoine immatériel si la médiation publique s’affaiblissait.
À ces conditions, la Poudrerie pourrait continuer d’articuler, au bénéfice des quatre communes et de leurs habitants, conservation patrimoniale, exigence écologique et accueil du public, tout en sécurisant ses valeurs matérielles et immatérielles à long terme.
L’ARCHITECTURE (revue). Constructions ouvrières : « Les installations ouvrières à la poudrerie de Sevran-Livry » (mention dans tables/index – extrait).. 1918.
IAURIF (Institut d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région d’Île-de-France). Parc forestier de la Poudrerie (site classé) : étude pilote « Sécurité-Tranquillité ». Paris : IAURIF, juin 2005.
DÉPARTEMENT DE LA SEINE-SAINT-DENIS. La Poudrerie nationale de Sevran-Livry : de la manufacture au parc forestier (brochure patrimoine). [Bobigny] : Conseil général de la Seine-Saint-Denis, 2010.
DÉPARTEMENT DE LA SEINE-SAINT-DENIS. Parc de la Poudrerie – Bois de Tussion : document d’objectifs (DOCOB) Natura 2000 (ZPS). Février 2011.
MARIN, Agnès. Chemin des Parcs : étude paysagère du site et de son contexte : tracé et principes (Sevran). [PDF]. Pour : Département de la Seine-Saint-Denis, décembre 2012.
Parc de la Poudrerie nationale de Sevran-Livry : histoire, sites et éléments remarquables : document pédagogique. [S. l.] : [s. n.], [s. d.].
LE PARISIEN. « 1 000 signatures pour sauver le parc de la Poudrerie ». Le Parisien [en ligne]. 18 avril 2016.
ALLEMAND, Raphaelle. Parc de la Poudrerie – Bois de la Tussion : Préservons l’avenir de notre patrimoine vert (pétition). Change.org [en ligne]. 5 avril 2016.
ASSEMBLÉE NATIONALE. Question écrite n° 12113 : « Avenir du parc de la Poudrerie » (Mme Clémentine Autain). Questions.assemblee-nationale.fr [en ligne]. Question publiée au Journal officiel le 18 septembre 2018 ; réponse publiée le 22 janvier 2019.
PRÉFET DE LA RÉGION D’ÎLE-DE-FRANCE ; DRIEAT ÎLE-DE-FRANCE (Direction régionale et interdépartementale de l’environnement, de l’aménagement et des transports). Projet d’extension de classement du parc forestier de la Poudrerie ; projet d’inscription des cités-jardins du parc forestier de la Poudrerie (Livry-Gargan, Sevran, Vaujours, Villepinte – Seine-Saint-Denis) : rapport de présentation du dossier d’enquête publique. Avril 2024.
PRÉFET DE LA RÉGION D’ÎLE-DE-FRANCE ; DRIEAT ÎLE-DE-FRANCE (Direction régionale et interdépartementale de l’environnement, de l’aménagement et des transports). Projet d’extension de classement du parc forestier de la Poudrerie ; projet d’inscription des cités-jardins du parc forestier de la Poudrerie (Livry-Gargan, Sevran, Vaujours, Villepinte – Seine-Saint-Denis) : annexes. Octobre 2024.
2026 — Quadricentenaire de la naissance de Madame de Sévigné (1626–1696)
Portrait de Madame de Sévigné (pastel attribué à Robert Nanteuil, 1665–1675). Image CC0 (Paris Musées / Musée Carnavalet).
En 2026, nous commémorons le quadricentenaire de la naissance de Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626–1696).
À cette occasion, Livry Participatif propose la reproduction intégrale de la lettre la plus souvent citée localement — mais presque toujours tronquée — celle où elle écrit notamment : « La beauté de Livry est au-dessus de tout ce que vous avez vu… ».
Pourquoi cette lettre compte à Livry
À Livry‑Gargan, la figure de Madame de Sévigné est associée à l’abbaye Notre‑Dame de Livry et à son environnement paysager. Dans cette lettre du 30 mai 1672, Sévigné ne décrit pas seulement un lieu : elle donne une image sensible d’un Livry verdoyant (arbres, parfums de chèvrefeuille) et le compare à la Provence de sa fille (forêts d’orangers).
Je ne reçus point hier de vos lettres, ma pauvre enfant. Votre voyage de Monaco vous avoit mise hors de toute mesure : je me doutois que ce petit malheur m’arriveroit. Je vous envoie les nouvelles de M. de Pompone. Voilà déjà la mode d’être blessé qui commence ; j’ai le cœur fort triste dans la crainte de cette campagne. Mon fils m’écrit fort souvent ; il se porte bien jusqu’à présent.
Ma tante est toujours dans un état déplorable ; et cependant, ma chère bonne, nous avons le courage d’envisager un jour pour partir, en jouant une espérance que de bonne foi nous n’avons point. Je suis toujours à trouver certaines choses fort mal arrangées parmi les événements de notre vie : ce sont de grosses pierres dans le chemin, trop lourdes pour les déranger ; je crois que nous passerons par-dessus ; ce n’est pas sans peine : la comparaison est juste.
Je ne mènerai point ma petite-enfant ; elle se porte très-bien à Livry ; elle y passera tout l’été. La beauté de Livry est au-dessus de tout ce que vous avez vu : les arbres sont plus beaux et plus verts, tout est plein de ces aimables chèvrefeuilles : cette odeur ne m’a point encore dégoûtée ; mais vous méprisez bien nos petits buissons, auprès de vos forêts d’orangers. Voici une histoire très-tragique de Livry.
Vous vous souvenez bien de ce prétendu très-dévot, qui n’osoit tourner la tête ; je disois qu’il sembloit qu’il y portât un verre d’eau. La dévotion l’a rendu fou : une belle nuit il s’est donné cinq ou six coups de couteau ; et tout nu, et tout en sang, il se mit à genoux au milieu de la chambre.
On entre, on le trouve en cet état : « Eh mon Dieu ! mon frère, que faites-vous ? et qui vous a accommodé ainsi ? — Mon père, dit-il froidement, c’est que je fais pénitence. » Il tombe évanoui, on le couche, on le panse, on le trouve très-blessé ; on le guérit après trois mois de soins, et puis ils l’ont renvoyé à Lyon à ses parents.
Si vous ne trouvez pas cette tête-là assez renversée, vous n’avez qu’à le dire, et je vous donnerai celle de Mme Paul, qui est devenue éperdue, et s’est amourachée d’un grand benêt de vingt-cinq ou vingt-six ans, qu’elle avoit pris pour faire le jardin. Vraiment il a fait un beau ménage. Cette femme l’épouse. Ce garçon est brutal, il est fou ; il la battra bientôt ; il l’a déjà menacée.
N’importe, elle en veut passer par là ; je n’ai jamais vu tant de passion : ce sont tous les plus beaux violents sentiments qu’on puisse imaginer ; mais ils sont croqués comme les grosses peintures ; toutes les couleurs y sont, il n’y aura qu’à les étaler. Je me suis extrêmement divertie sur ces caprices de l’amour ; je me suis effrayée moi-même voyant de tels attentats.
Quelle insolence ! s’attaquer à Mme Paul, c’est-à-dire à l’austère, l’antique et grossière vertu ! Où trouvera-t-on quelque sûreté ? Voilà de belles nouvelles, ma pauvre bonne, au lieu de vos aimables relations.
Mme de la Fayette est toujours languissante ; M. de la Rochefoucauld toujours écloppé ; nous faisons quelquefois des conversations d’une tristesse qu’il semble qu’il n’y ait plus qu’à nous enterrer. Le jardin de Mme de la Fayette est la plus jolie chose du monde : tout est fleuri, tout est parfumé ; nous y passons bien des soirées, car la pauvre femme n’ose pas aller en carrosse.
Nous vous souhaiterions bien quelquefois derrière une palissade pour entendre certains discours de certaines terres inconnues que nous croyons avoir découvertes. Enfin, ma fille, en attendant ce jour heureux de mon départ, je passe du faubourg au coin du feu de ma tante, et du coin du feu de ma tante à ce pauvre faubourg.
Je vous prie, ma chère, n’oubliez pas tout à fait M. d’Harouys, dont le cœur est un chef-d’œuvre de perfection, et qui vous adore. Adieu, ma très-aimable enfant ; j’ai bien envie de savoir de vos nouvelles, et de votre fils. Il fait bien chaud chez vous autres ; je crains cette saison pour lui, et pour vous beaucoup plus, car je n’ai pas encore pensé qu’on pût aimer quelque chose plus que vous.
J’embrasse mon cher Grignan. Vous aime-t-il toujours bien ? Je le prie de m’aimer aussi.
Lettre 281 (1672), édition Monmerqué (1862). Reproduction en domaine public (édition du XIXe siècle).
Née le 28 juin 1948, passionnée d’art, d’histoire et de patrimoine, Nicole Lellouche est une fleuriste de métier, artiste peintre, et responsable municipale, reconnue pour son action en faveur de la vie culturelle et de la valorisation patrimoniale à Livry-Gargan. Son parcours se caractérise par un ancrage professionnel durable dans l’artisanat de proximité, une pratique artistique personnelle attestée par des expositions, puis l’exercice de responsabilités publiques orientées vers la programmation culturelle, la médiation artistique, les jumelages et la sauvegarde d’éléments patrimoniaux locaux.
Horticultrice de formation, Nicole Lellouche débute sa carrière au sein de l’Entreprise Accard, à partir de 1968, où elle assure notamment des fonctions de Directrice d’exploitation, de vente de végétaux et de production. Elle exerce ensuite le métier de fleuriste indépendante pendant vingt-cinq années, de 1979 à 2004, installée au 23 rue Jacques-Duclos à Aulnay-sous-Bois. Cette activité de commerce de proximité constitue la première séquence structurante de sa trajectoire, associant autonomie professionnelle, présence quotidienne dans la ville et relation avec la population.
Portrait de Nicole Lellouche
Pratique artistique : peinture et expositions
Parallèlement à son activité professionnelle, Nicole Lellouche est artiste peintre. Cette pratique, présentée comme constante et personnelle, se manifeste publiquement par plusieurs expositions. En octobre 2007, elle expose ses œuvres à Aulnay-sous-Bois, à l’Espace Gainville. En 2017, une exposition de ses œuvres est organisée au Château Seigneurial de Villemomble, où elle présente « ses souvenirs et sa vision poétique d’objets du quotidien », formule qui souligne une approche sensible du réel, centrée sur les scènes ordinaires et la transfiguration artistique du quotidien. Cette exposition personnelle est décrite comme révélatrice d’une âme d’artiste, avec un intérêt prononcé pour la mise en valeur de la beauté, dimension tenue pour indissociable de son investissement plus large dans la promotion de la culture. Le 24 juin 2017, la Société académique d’éducation et d’encouragement « Arts-Sciences-Lettres » lui décerne une médaille d’argent, au titre du « développement culturel ».
Exposition « Les fruits de la passion » – Coll. privéePlaquette d’exposition – Coll. privée
Sélection de tableaux de Nicole Lellouche (paysages et natures mortes). – Coll. privée
Adjointe au maire chargée de la culture.
Nicole Lellouche accepte des responsabilités municipales en mars 2014 et est nommée Adjointe au Maire de Livry-Gargan en charge des Affaires culturelles. Elle exerce ce mandat de 2014 à 2020. À ce poste, elle supervise l’ensemble des équipements et services culturels de la ville, incluant les médiathèques, le Centre culturel Yves-Montand (à la fois salle de spectacle et cinéma municipal), le conservatoire de musique et de danse, ainsi que le Château de la Forêt, lieu d’expositions d’art, parmi d’autres composantes du dispositif culturel municipal. Son action dynamise la vie culturelle livryenne avec un succès certain. Au Château de la Forêt, qui accueille à la fois des artistes de renom et des talents locaux, la fréquentation des expositions annuelles augmente de manière significative, évolution attribuée à un travail visant à rendre la culture attractive et accessible, mais en maintenant un niveau d’exigence très élevé.
Programmation, saisons culturelles et expositions marquantes.
Nicole Lellouche porte alors une attention particulière portée à la construction des saisons culturelles. Elle était très fière des programmations élaborées, parce qu’elles reflétaient une exigence assumée et un respect profond des artistes. Certaines expositions occupèrent, dans ses souvenirs, une place centrale, notamment l’exposition de l’artiste Yuichi Ono au Château de la Forêt, dont elle admirait l’élégance, la délicatesse et la profondeur, ainsi que l’accueil d’artistes tels que Michel Jouenne, auquel elle tenait particulièrement, consciente de l’importance et de la portée de son œuvre. Ces expositions sont présentées, non comme de simples événements, mais comme des rencontres justes entre un lieu, une œuvre et un public, impliquant un accompagnement personnel.
2017 : Journées du patrimoine, ouverture de saison et rayonnement culturel.
Dans le cadre de sa volonté de diversification de l’offre culturelle, un jalon est mentionné en 2017, lors des Journées du patrimoine. À cette occasion, Nicole Lellouche inaugure l’ouverture de la saison 2017-2018 en organisant un vernissage exceptionnel des toiles de Michel Jouenne, invité d’honneur au Château de la Forêt. Elle affirme alors que « Livry-Gargan va continuer de rayonner », formule liée à sa volonté d’offrir aux habitants « le programme [culturel] le plus large possible, dans lequel toutes les tranches d’âges pourront trouver satisfaction ». Son mandat s’achève après les élections municipales de 2020.
Nicole Lellouche est attachée à la reconnaissance patrimoniale de Livry-Gargan, en particulier du château de style XIIIe siècle et du parc Lefèvre, qu’elle considère comme un véritable écrin pour les évènement culturelles. En 2017, elle coordonne et participe activement à la création d’un parcours historique relatif à Livry aux XVIIe et XVIIIe siècles, démarche relevant d’une médiation patrimoniale destinée au public, reposant notamment sur des plaques historiques et sur l’appui de documents d’époque (gravures, photographies et textes relatifs à l’abbaye, notamment). Elle aimait depuis lors rappeler avoir mené des recherches dans le cadre de ce projet et avoir identifié un lien entre l’abbé de Coulanges, alors abbé commendataire de l’abbaye de Livry, et le père d’André Le Nôtre, lien qui aurait conduit à solliciter André Le Nôtre pour la réalisation de jardins.
Dans la même logique de sauvegarde, lorsqu’elle apprend l’arrêt de l’activité du restaurant La Main Blanche, situé à l’angle de l’avenue Paul-Bert et de l’avenue Vauban, elle intervient comme négociatrice auprès du propriétaire afin de récupérer une peinture — un triptyque de grand format — fixée au mur de l’établissement, représentant l’ancienne gare de l’Abbaye, dans l’objectif d’éviter la perte de cette représentation du patrimoine local. Elle participe elle-même, afin de s’assurer de la mise en œuvre effective, à la restauration et au nettoyage de ce triptyque de grand format, aujourd’hui conservé au Château de la Forêt.
Diplôme de médaille d’argent « Arts-Sciences-Lettres » attribué à Nicole Lellouche au titre du « Développement culturel » (Paris, 24 juin 2017).
Inaugurations et événements culturels : « Il était une fois Carzou ».
En 2018, elle considère comme un honneur d’inaugurer « Il était une fois Carzou », référence à l’artiste Carzou, présenté comme ayant réalisé le décor de la chapelle du couvent de la Présentation située à Manosque. Cet épisode s’inscrit dans la continuité d’une action qui associe programmation artistique, médiation et valorisation de références culturelles au-delà du strict cadre local.
Écrits, discours et médiation.
Nicole Lellouche se distingue par ses prises de parole lorsqu’il s’agit d’art et de culture. Elle rédige des billets d’humeur culturelle et prononce des allocutions lors de vernissages. En 2016, à propos de l’artiste sculpteur non-voyant Doris Valerio, elle écrit : « S’il est un artiste dont le parcours est hors du commun, Monsieur Valerio est de ceux-là. […] Si Monsieur Valerio est un sculpteur de la nuit, il possède ce don magique de faire jaillir la lumière, celle que chaque artiste possède au fond de l’âme. ». Pour le peintre Victor Sasportas, elle rédige un texte intitulé « Dialogue silencieux avec une œuvre d’art », daté de février 2016, dans lequel elle formule une conception de l’art comme expérience durable et transformation intérieure : « Lorsque la trace du pinceau écrit à ce point les couleurs de la vie, alors l’œuvre demeure à tout jamais conservée en nous. Quand un artiste transmute à ce point le spectateur, alors l’artiste a rempli sa mission. ». Elle célèbre également le peintre floral Yuichi Ono en des termes repris dans sa biographie : « Pivoines délicates et soyeuses, roses chatoyantes ou majestueuses amaryllis, l’élégance et le raffinement sont la signature de cet artiste. […] Ses œuvres ont un goût d’intemporel. Sa vision restitue le merveilleux, l’harmonie et la grâce […] – Nicole Lellouche ».
Après 2020, Nicole Lellouche ne figure plus parmi les élus municipaux actifs. Son rapport à l’engagement public demeure intact, considérant ce qu’elle a apporté, défendu et rendu possible une action dans le domaine culturel. Elle utilise également sa page Facebook dans une logique de vitrine culturelle, en repartageant et en republiant régulièrement des contenus iconographiques variés. On y trouve notamment des œuvres monumentales, des photographies de détails architecturaux (cathédrales, abbayes), des éléments de mobilier de l’Égypte ancienne, des œuvres et sculptures relevant de l’Art nouveau, des pièces de joaillerie, des paysages, des compositions florales, ainsi que de nombreuses autres références artistiques et patrimoniales dans une démarche de diffusion avec un goût esthétique assumé. Le sérieux de son engagement culturel se teinte parfois d’humour, sous la forme de chroniques satiriques.
Par ses passions croisées, elle était parfaitement à même d’établir des liens entre l’histoire des lieux et les milieux naturels, qu’elle appréhendait comme deux dimensions complémentaires d’un même cadre de vie. Dans le prolongement de son engagement, elle s’investit dès la création de Livry Participatif en mettant son expertise au service de l’association. Elle figure parmi les premières bénévoles et parmi les premières personnes à apporter une aide effective après la création de la structure ; elle devient adhérente en 2023 et participe à plusieurs dossiers, apportant un accompagnement précieux, dans une logique d’appui et de soutien.
Nicole Lellouche s’éteint le 25 décembre 2025.
Merci à Elle.
Triptyque représentant l’ancienne gare de l’Abbaye de Livry (scène ferroviaire)
Édifice bicentenaire emblématique de Livry-Gargan, le pavillon Dionnet (1810) relève de l’architecture bourgeoise locale (meulière, pierre de taille, modénatures soignées, grille en fer forgé). Situé 61–63, avenue du Consul-Général-Nordling, en vis-à-vis du Château de la Forêt, à proximité de la RD 933 (ex-RN 3), il s’insère dans un ensemble urbain cohérent et occupe une position structurante dans le paysage livryen.
Au-delà de sa valeur architecturale, le pavillon Dionnet est associé à un épisode fondateur de la culture visuelle contemporaine : il fut le berceau de Métal hurlant en 1975, magazine de science-fiction fondé par Jean-Pierre Dionnet (dont la famille possédait alors la demeure), Moebius, Philippe Druillet et Bernard Farkas. Cette revue d’avant-garde, lancée entre ces murs, a exercé une influence majeure sur la bande dessinée ; des rapprochements sont fréquemment évoqués avec des œuvres cinématographiques de premier plan. Ce pavillon incarne ainsi une double identité patrimoniale : patrimoine bâti local et histoire culturelle dont l’écho dépasse Livry-Gargan.
Cet héritage est aujourd’hui menacé. Depuis 2012, plusieurs séquences administratives et urbanistiques reposent la question de son avenir : acquisition communale ; repérage patrimonial au PLU (2015, « bâti isolé n° 45 ») ; révision intercommunale (PLUi, 2024) ; études relatives à l’implantation d’un institut médico-éducatif (IME) sur le secteur. Dans ce contexte, un avis des Domaines fondé sur l’hypothèse d’une évaluation « après démolition » a conduit à considérer la disparition du pavillon parmi les scénarios possibles. Cette perspective a suscité une controverse locale, relayée par la presse générale, régionale et spécialisée.
Face à ces interrogations, entre mémoire collective et choix de la municipalité, le présent Grand Angle a pour objet d’établir les faits disponibles, de restituer la chronologie des pièces publiques et d’éclairer les enjeux conjoints d’urbanisme, de patrimoine et d’intérêt général.
Photographie d’époque (vers 1910) du pavillon, alors désigné « Livry – Rue de Paris – Propriété Sauvin », montrant la façade et le portail d’origine. Le Pavillon Dionnet présente le visage typique des villas bourgeoises de province sous la IIIe République. Son implantation en vis-à-vis du Château de la Forêt crée un dialogue architectural de part et d’autre de la route nationale, marquant fortement les lieux.
I. Histoire et valeur culturelle du Pavillon Dionnet (1810 → 1985)
Construction et premiers propriétaires (1810–1900)
Le pavillon s’inscrit dans la dynamique d’urbanisation du XIXe siècle le long de l’axe Paris–Meaux (ex-RN 3, actuelle RD 933). À cette époque, la petite bourgade rurale de Livry devient une villégiature prisée par la bourgeoisie parisienne, attirée par le cadre champêtre (forêt de Bondy à proximité) et par les nouvelles infrastructures de transport vers la capitale. Il constitue un rare témoignage de l’architecture bourgeoise locale, alliant moellons de meulière, pierre de taille, modénatures enduites et ferronneries.
L’essor du bourg, favorisé par l’amélioration des voies et par l’attraction exercée aux portes de Paris, voit se développer une trame d’habitations soignées, ponctuées de jardins clos. C’est dans ce contexte qu’une famille aisée fait ériger, en 1810, le pavillon dont la volumétrie ramassée, l’ordonnancement symétrique des baies et la clôture sur rue dessinent une façade urbaine singulière. Malgré les transformations ultérieures, l’alignement sur rue et le portail monumental conservent une forte lisibilité paysagère. Autrefois surnommée « propriété Sauvin » (du nom d’anciens occupants) et localisée sur la Route d’Allemagne (ex RN3), la demeure formait avec son jardin un ensemble représentatif du patrimoine francilien, dont elle constitue aujourd’hui l’un des derniers vestiges livryens le long de cet axe historique.
À droite du portail, se dresse le pavillon annexe correspondant à l’ancienne loge de gardien. Il est accessible par une petite porte piétonne percée dans le muret, qui dessert directement la maison du gardien. La façade pignon sur rue est rythmée par trois grandes baies en plein cintre munies de volets persiennés. La toiture à faible présente un large débord porté par des consoles en bois. Historiquement, une limite séparative distinguait nettement cette loge du corps de bâtiment principal.
Naissance de Métal Hurlant (1975–1985)
En décembre 1974, un épisode fondateur confère au pavillon Dionnet une importance dépassant le cadre local. C’est dans cette maison — appartenant alors à la famille du scénariste Jean-Pierre Dionnet — que se conçoivent et se préparent les éléments du magazine Métal hurlant (lancement en 1975), aux côtés notamment de Moebius (Jean Giraud), Philippe Druillet et Bernard Farkas. Afin d’en assurer la publication, ils créent leur propre maison d’édition, Les Humanoïdes Associés. Revue de bande dessinée de science-fiction et de fantasy, Métal hurlant bouleverse les codes esthétiques du 9e art par des thèmes audacieux et un graphisme novateur.
Son influence internationale est considérable : l’édition américaine Heavy Metal connaît de forts tirages (plus de 230 000 exemplaires par numéro au début des années 1980) et se décline dans plusieurs pays ; l’univers donne lieu à un film d’animation culte en 1981, un second film en 1999 et une série télévisée en 2012.
De grands créateurs du cinéma et de l’illustration revendiquent ou laissent percevoir des affinités esthétiques avec ces univers — on cite souvent l’influence de Moebius et Métal hurlant sur Star Wars de George Lucas ou sur l’esthétique de Blade Runner (Ridley Scott), Le Cinquième Élément (Luc Besson) et Mad Max (George Miller). Ces rapprochements relèvent de l’histoire des styles et des circulations d’images. L’aura culturelle du pavillon Dionnet s’est ainsi étendue bien au-delà de Livry-Gargan : cette bâtisse est devenu un lieu d’évocation de la pop culture mondiale. Cet ancrage immatériel renforce l’intérêt patrimonial du site et justifie une vigilance particulière quant à la transmission des lieux.
II. Nouveaux projets pour le pavillon Dionnet (2012–2015)
Dans le prolongement de ce constat patrimonial, la période 2012–2015 voit émerger des propositions d’aménagement.
Projet de 2015 : valorisation du Pavillon Dionnet dans le cadre d’un centre-ville structuré, végétalisé et culturel
Dans le cadre de la révision générale du Plan local d’urbanisme (PLU) de Livry-Gargan, engagée en 2014 et approuvée le 17 décembre 2015, la municipalité formalise une vision d’ensemble de son développement urbain. Elle indique s’appuyer sur une concertation avec les habitants ainsi que sur une volonté affichée de rééquilibrage des fonctions urbaines à l’échelle de la commune.
Parmi les trois secteurs d’orientation (Chanzy ; Poudrerie-Hochailles ; centre-ville), le secteur centre-ville constitue l’un des leviers majeurs de cette stratégie. Le diagnostic souligne l’absence d’une centralité pleinement structurante pour une ville d’environ 42 000 habitants, conduisant à proposer la constitution d’un cœur de ville multipolaire, mêlant :
un pôle administratif autour des services municipaux ;
un pôle culturel regroupant équipements existants et à venir ;
un pôle santé, avec une attention portée aux services aux personnes âgées.
Ce projet est porté dans l’Orientation d’aménagement et de programmation (OAP) centre-ville, annexée au PLU 2015. Elle exprime une volonté de mise en scène et de réhabilitation des espaces structurants, selon une logique de couture urbaine et de respiration paysagère. Au sein de cette vision, la parcelle du Pavillon Dionnet (avenue du Consul-Général-Nordling) occupe un rôle charnière.
Une parcelle emblématique dans un espace en recomposition
Dans les plans et schémas de l’OAP, la maison Dionnet apparaît conservée au sein de la projection volumétrique. Elle s’insère dans un îlot ouvert et aéré, bordé d’arbres, au croisement de circulations piétonnes projetées entre la mairie, le parc Lefèvre, l’école Benoît-Malon et l’avenue du Consul-Général-Nordling (RD 933, ex-RN 3). Le pavillon n’est pas envisagé comme un obstacle, mais comme un repère architectural participant à la centralité nouvelle.
Le plan d’aménagement envisage notamment :
une mise en valeur paysagère des abords du pavillon, assurant une transition douce entre bâti et végétal ;
la structuration d’une trame verte reliant les principaux parcs et équipements ;
la création de cheminements piétons et liaisons douces, réorganisant les accès en cohérence avec l’ex-RN 3 et les équipements existants ;
la possibilité d’un usage culturel ou administratif sur ce site, en lien avec la proximité de la future médiathèque et des autres équipements publics.
OAP centre-ville (2015) — intégration du Pavillon Dionnet comme repère dans une maille paysagère et piétonne.
Un pôle culturel en gestation
La carte de concertation produite en amont de l’OAP comporte des annotations manuscrites mentionnant explicitement : « 3) Développer un pôle culturel pour renforcer l’identité culturelle », avec un fléchage orienté vers la parcelle du pavillon. Cette formulation issue des réunions publiques atteste que l’idée d’une réhabilitation à des fins culturelles a été évoquée et intégrée au stade programmatique.
Le Pavillon Dionnet aurait ainsi pu accueillir un équipement public de proximité, articulé à la trame verte du centre-ville. Cette orientation s’accorde avec les objectifs du Projet d’aménagement et de développement durables (PADD), notamment celui visant à préserver les éléments identitaires du tissu urbain, tout en accompagnant les transitions vers un urbanisme durable et partagé.
En synthèse, le PLU 2015 exprimait la volonté de conserver et valoriser le Pavillon Dionnet comme levier de centralité urbaine, point d’articulation paysagère et signal patrimonial. Le projet municipal d’origine intégrait explicitement ce site dans un équilibre entre mémoire, fonctionnalités et cadre de vie, en cohérence avec les autres composantes du secteur centre-ville.
Le démantèlement ultérieur de cette stratégie (déclassement patrimonial, abandon du projet culturel, non-entretien par la mairie du pavillon malgré ses obligations patrimoniales) constitue une rupture manifeste avec la vision initiale, tant sur le fond que sur les engagements exprimés.
Vue d’artiste, projet OAP centre-ville (2015) intégration du Pavillon Dionnet (Livry Participatif, 2025)
PLU (2015), extrait — OAP centre-ville et intentions programmatiques. (Ville de Livry-Gargan)
OAP centre-ville et intentions programmatiques. (Ville de Livry-Gargan)
III. Le déclassement et le projet IME (2019–2025)
2012 : L’acquisition par préemption
En avril 2012, la Ville de Livry-Gargan exerce son droit de préemption. L’achat intervient à l’issue d’une adjudication judiciaire, pour un montant de 664 401 €. La décision s’inscrit alors dans une perspective d’aménagement public : la création d’un équipement communal à destination de l’enfance, en lien avec le groupe scolaire Benoît-Malon situé à proximité immédiate.
Les documents préparatoires mentionnent la nécessité de répondre à une croissance des besoins induite par l’augmentation de la population. Le projet supposait à terme l’intégration du bien acquis à l’unité foncière scolaire voisine, condition de sa faisabilité opérationnelle.
À ce jour, l’intégration cadastrale n’est pas réalisée : le bâtiment reste porté sur une unité parcellaire autonome, distincte du groupe scolaire Benoît-Malon et ne bénéficie d’aucune affectation éducative.
L’ensemble comprenait alors deux parcelles : la principale (≈ 1 672 m²) avec la maison de maître (1810) et une petite emprise bâtie (≈ 29 m²) occupée par une agence immobilière en façade sur l’avenue. Dans le PLU 2015, la demeure de 1810 est identifiée au titre des « éléments bâtis à préserver » (bâti isolé n° 45) — mesure de repérage patrimonial distincte d’un classement ou d’une inscription au titre des monuments historiques, mais encadrant les interventions par des prescriptions d’urbanisme.
Ce décalage entre l’intention initiale et l’absence de réalisation opérationnelle constitue un élément de contexte important pour évaluer l’évolution des choix d’affectation du site depuis 2012.
Pavillon Dionnet, façade principale sur la RN3 — état en 2008 Vue d’ensemble du pavillon avant la révision générale du PLU et les premières réflexions sur la requalification du centre-ville.
2015–2025 : Un bâtiment communal délaissé et abandonné
Au cours de la décennie suivant l’acquisition, aucun projet n’est mené à terme sur le site. Le bâtiment demeure inoccupé et à l’abandon. Son état se dégrade progressivement, faute d’entretien régulier et de surveillance effective. Entre 2023 et 2024, des interventions ponctuelles sont constatées : murage de fenêtres, dépose de rebords métalliques de baies et de la marquise d’entrée, modifiant l’aspect de la façade.
Ces altérations concernent un bâtiment alors repéré comme élément patrimonial remarquable par la commune. L’absence de mesures de préservation soulevant dès lors la question du respect, par la collectivité, de son obligation d’entretien des biens protégés, telle que prévue par le Code du patrimoine et, par extension, aux obligations générales de conservation du Code de l’urbanisme. Cette situation alimente l’idée, chez plusieurs observateurs, d’un défaut de valorisation et de maintenance facilitant l’argument de la vétusté.
En 2023, l’Institut médico-éducatif (IME) de Livry-Gargan, actuellement implanté rue Philippe-Lebon, manifeste son intérêt pour le site du 61-63, avenue du Consul-Général-Nordling, en vue d’une relocalisation dans des locaux neufs. Le projet impliquerait la démolition de la maison de 1810 pour permettre la construction d’un bâtiment neuf.
Dans ce contexte, la Ville sollicite en 2023 le pôle d’évaluation domaniale de l’État pour obtenir une estimation de la valeur vénale de la parcelle, en précisant que l’évaluation doit être réalisée « après démolition des bâtis existants ». Le service des Domaines, sans visite sur site, rend un avis estimatif à 545 000 € HT, révisé à 490 000 € après application d’une marge d’appréciation. L’estimation repose exclusivement sur la valeur du foncier constructible, à l’exclusion du bâti existant et de son repérage patrimonial au PLU 2015. La cession projetée exclut l’emprise de l’agence immobilière, que la Ville prévoit de soustraire à la cession.
Cette méthode, en ne retenant que la composante foncière du bien, écarte toute valorisation liée à l’édifice et conduit à une estimation inférieure à ce qu’aurait pu représenter la valeur globale du bien si son potentiel patrimonial avait été pris en compte mais aussi la parcelle en elle-même au vu de son potentiel à construire en zone UA.
2024 : déclassement et interrogations sur la procédure
La procédure de révision du plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi) de l’établissement public territorial Grand Paris – Grand Est, destinée à remplacer le PLU communal de 2015, arrive à son terme en 2024. Lors de l’enquête publique organisée à l’été 2024, plusieurs contributions d’associations et de citoyens critiquent le déclassement envisagé de certains édifices patrimoniaux de Livry-Gargan, dont le pavillon Dionnet.
Dans son rapport, la commission d’enquête formule une réserve explicite : elle demande que chaque déclassement patrimonial soit justifié de manière circonstanciée. Toutefois, lors de l’approbation définitive du PLUi par le conseil territorial, le 17 décembre 2024, le pavillon Dionnet n’est plus repris dans la liste des éléments à protéger. Aucun document d’accompagnement ne fournit d’explication sur ce point.
Plusieurs édifices jusqu’alors repérés au titre du patrimoine bâti à préserver perdent ainsi leur protection réglementaire, notamment le Castel Guy-Mollet, les anciennes écoles Jacob ou encore la gare de l’Abbaye. Cette évolution suscite des interrogations sur la pérennité de ces constructions, le rapport du commissaire enquêteur soulignant les risques associés à ces déclassements.
Dans le cas spécifique du pavillon Dionnet, l’absence de protection dans le nouveau PLUi signifie qu’aucun obstacle réglementaire ne s’oppose désormais à sa démolition, permettant l’avancement du projet envisagé par l’IME.
2024 : Rumeurs et inquiétudes sur le devenir du bâtiment
Conseil municipal du 20 juin 2024
Le 20 juin 2024, lors de la séance publique du conseil municipal de Livry-Gargan, la conseillère municipale minoritaire Mme Hode interpelle le maire sur les intentions de la municipalité à propos du pavillon Dionnet. Il répond (verbatim) :
« Rien n’est défini à ce stade. Il n’y a pas d’étude de projet, ni d’implantation validée. Ce sera à l’IME de proposer quelque chose. »
Or, à cette date, la Ville et l’IME disposent déjà :
une étude de faisabilité technique datée du 12 juin 2024, commandée par l’IME (annexée au projet de cession) ;
un avis des Domaines du 26 avril 2023, plus d’un an auparavant, fondé expressément sur la démolition du pavillon et la construction neuve d’un établissement médico-social.
Ces pièces sont mentionnées dans la délibération n° 2024-12-38 (acte de cession). La chronologie montre qu’au moment de la déclaration en conseil municipal, des éléments techniques et juridiques substantiels étaient déjà constitués.
Pétition et presse écrite – fin 2024
L’annonce du déclassement suscite, dès la fin de l’année 2024, des réactions d’acteurs locaux. Le 6 décembre 2024, l’association Livry Participatif publie une pétition en ligne intitulée « Sauvons le pavillon Dionnet, berceau de Métal hurlant », appelant au maintien du repérage patrimonial et proposant une alternative de restauration et de reconversion à des fins culturelles. Elle suggère notamment d’étudier la transformation du Pavillon en centre culturel ou musée consacré à l’histoire locale et à la bande dessinée de science-fiction, ce qui permettrait d’associer préservation du bâti et valorisation d’un héritage culturel reconnu.
Délibération de cession du 12 décembre 2024
Avant l’approbation définitive du nouveau PLUi, la municipalité engage les démarches préparatoires à la cession. Le 12 décembre 2024, le conseil municipal adopte la délibération n° 2024-12-38, approuvant la vente d’une partie de la parcelle communale située au 61–63, avenue du Consul-Général-Nordling (correspondant à l’emprise du pavillon Dionnet, à l’exception de la portion occupée par l’agence immobilière) au profit de l’association gestionnaire de l’IME.
Le prix de vente est arrêté à 490 000 €, conformément à l’avis du pôle d’évaluation domaniale. La délibération justifie l’opération par la construction d’un nouvel établissement répondant aux normes d’accueil du public en situation de handicap. Le projet implique la démolition de l’édifice existant, identifié jusqu’alors comme « bâti remarquable » au titre de la protection patrimoniale communale, et mentionne la « construction d’un nouveau bâtiment » en lieu et place du pavillon.
2025 : Nouvelle délibération de cession
À la suite des décisions prises en 2024, l’année 2025 précise l’orientation municipale et en fixe de nouvelles modalités. Deux séries d’éléments marquent cette séquence : une délibération municipale actualisée et un avis domanial réévaluant la valeur du bien, sur la base d’hypothèses inchangées quant au devenir du pavillon.
Le 3 juillet 2025, le conseil municipal adopte une délibération (« abroge et remplace » celle du 12 décembre 2024) qui confirme la cession d’une partie de l’emprise (parcelle E 1814) au profit du porteur du projet d’Institut médico-éducatif (IME). Le prix est maintenu à 490 000 €, et la décision introduit une servitude d’accès gratuite au bénéfice du projet. Cette servitude constitue une contrainte nouvelle : ses caractéristiques opérationnelles (tracé, largeur, bénéficiaires, durée, destination, modalités d’entretien) ne sont pas détaillées dans les pièces disponibles. La démolition préalable du pavillon de 1810 demeure au projet.
Le pôle d’évaluation domaniale fixe la valeur vénale à 486 000 € HT, avec marge ± 10 %, sans visite sur site. La méthode retient une hypothèse de cession « après démolition des bâtis existants » et mobilise des références de comparaison situées majoritairement secteur Poudrerie (hors centre-ville). Entre l’avis de 2023 et celui de 2025, on observe une variation d’assiette d’environ 200 m². L’avis est valide 18 mois et appelle une réactualisation en cas de modification du programme ou des règles d’urbanisme. Il précise en outre que l’évaluation dépend des informations transmises : toute inexactitude ou lacune peut affecter sensiblement le résultat.
Lors de la séance du 3 juillet 2025, le maire n’a pas pris part personnellement à la délibération, compte tenu de ses fonctions à la tête du conseil d’administration de l’IME. Deux autres élues de la commune siègent également au CA de l’IME (adjointe à la santé ; conseillère déléguée au handicap, rapporteure 2024 du projet). Cette précaution en séance n’efface toutefois pas la participation active en amont (négociation du prix et des conditions, cadrage des échanges avec les services domaniaux, pilotage du retrait/reprise), de nature à peser sur l’issue de la décision. Dans un tel contexte, la désignation formelle d’un représentant ad hoc de la commune pour négocier et signer au nom de la collectivité constituait une bonne pratique à mobiliser ; aucune délibération spécifique en ce sens n’est mentionnée pour la séance du 3 juillet 2025.
IV. Enjeux croisés
Enjeux patrimoniaux
Le devenir du Pavillon Dionnet illustre un cas typique de tension entre deux objectifs de l’action publique : d’une part, la préservation du patrimoine historique et culturel local ; d’autre part, la réponse aux besoins contemporains en matière d’équipements médico-sociaux.
Sur le plan patrimonial, le bâtiment présente plusieurs dimensions reconnues d’intérêt historique, culturel et urbain :
Un témoin de l’histoire locale : Construit en 1810, le Pavillon Dionnet constitue l’une des dernières demeures bourgeoises de Livry-Gargan du XIXe siècle encore visibles sur l’avenue du Consul-Général-Nordling (ex-RN 3). À l’instar de la gare de Gargan, démolie en 2015, sa disparition viendrait appauvrir le paysage urbain et réduire la diversité architecturale de la commune. Ce cas s’inscrit par ailleurs dans un contexte plus large de recul de la protection patrimoniale, illustré par le déclassement, dans le PLUi adopté fin 2024, de plusieurs bâtiments notables de la ville.
Un site à forte portée culturelle : Le lieu revêt une valeur symbolique singulière en tant que berceau du magazine Métal hurlant, créé en 1975 par Jean-Pierre Dionnet, Moebius et Philippe Druillet. Ce périodique a marqué l’histoire de la bande dessinée et de la science-fiction, influençant durablement la culture et l’art contemporains, avec des échos internationaux sur plusieurs décennies. Plusieurs observateurs estiment que sa préservation aurait une portée mémorielle dépassant le cadre strictement local.
Un élément du cadre de vie des habitants : Le pavillon, bien que non utilisé depuis plusieurs années, demeure un repère visuel et affectif pour de nombreux riverains. Sa silhouette, sa situation en regard du château Lefèvre, son portail en fer forgé et son implantation sur l’avenue contribuent à l’identité locale. Sa destruction constituerait un risque d’uniformisation urbaine au profit de constructions neuves standardisées, accentuant un sentiment de perte de mémoire collective.
Enjeux démocratiques et d’informations
La nouvelle du vote du 12 décembre 2024 déclenche plusieurs réactions : outre la pétition, les médias locaux et spécialisés s’emparent du sujet. Des articles titrent, par exemple, « Livry-Gargan vote le déclassement et la vente du pavillon Dionnet, berceau de « Métal hurlant » » ou « Sans pavillon Dionnet, pas de Star Wars : à Livry-Gargan, le berceau de « Métal hurlant » bientôt démoli ».
En réaction aux interrogation citoyennes et associatives en faveur du maintien du Pavillon Dionnet, la majorité municipale réaffirme sa position en invoquant l’intérêt général. Le maire de Livry-Gargan, Pierre-Yves Martin, se déclare « surpris » par l’émotion suscitée autour de ce dossier, rappelant avoir initié en 2015 le repérage patrimonial de la maison. Il estime que les circonstances actuelles imposent de prioriser les besoins sociaux et médico-éducatifs.
Le maire fait également valoir que le futur bâtiment pourrait être connecté au groupe scolaire voisin Benoît-Malon, favorisant des synergies pédagogiques, dans la continuité d’une classe inclusive existante et de services partagés. Il indique que le projet a été élaboré en concertation avec l’Agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France, susceptible de participer à son financement, pour une mise en œuvre envisagée à l’horizon 2027.
Sur le volet patrimonial, la municipalité qualifie les critiques de « faux débat ». Le maire précise que le portail en fer forgé serait conservé et maintenu dans un périmètre de protection, pour conserver une trace visible de l’histoire du site. Il affirme que la Ville n’entend pas « brader son histoire », mais qu’en l’espèce la priorité doit être donnée aux enjeux sociaux et médico-éducatifs. L’argument repose sur le constat d’importants investissements nécessaires à la restauration, tandis que la construction d’un nouvel IME répondrait à des besoins identifiés et bénéficierait de financements extérieurs (notamment de l’ARS et d’autres partenaires).
Cet argument interroge. En effet, si l’intérêt de répondre au problème de la vétusté de l’actuel IME est évident, problème connu de longue date par le Maire de Livry-Gargan, lequel est indiqué comme présidant le conseil d’administration de l’établissement, et d’autres élus majoritaires participant à la gestion de ce dernier, peut-on réellement évoquer l’intérêt général ? Selon quels critères ?
En s’appuyant sur une définition sémantique, l’intérêt général peut être compris comme « ce qui est bénéfique à l’ensemble des membres d’une communauté, en l’occurrence des Livryens ». Le nombre d’enfant accueilli par l’établissement est-il représentatif de l’ensemble des Livryens ? Quels sont les proportions d’enfants Livryens accueillis par le centre ? L’établissement est-il public ou privé ? Force est de constater un manque de transparence quant à son mode de fonctionnement, les niveaux de responsabilité des décideurs et les degrés d’implications réels des élus dans leur administration. L’intérêt général évoqué par le Maire n’entre-t-il pas en concurrence avec l’intérêt général de conservation du patrimoine, de protection du cadre de vie, de mise en lumière de la ville ou de réalisation du projet proposé, au nom du même intérêt général, par le même élu en 2015 ?
En s’en tenant aux faits, la municipalité met en avant la vétusté du pavillon — dont l’entretien relevait de sa responsabilité — pour justifier sa démolition au profit du projet IME. S’agissant de la vétusté de l’actuel IME, une plus grande transparence de l’établissement sur sa gestion serait utile pour comprendre les raisons de cette situation et examiner d’éventuelles alternatives (p. ex. anciennes cliniques Sully ou Vauban), fournissant d’ailleurs aux enfants un cadre plus apaisé que la proximité de l’ex-RN3, reconnue comme accidentogène et en tension dans les documents fournis à l’appui du Plan Local de Mobilité 2025 du Grand Paris Grand Est.
Là encore, il y a lieu de s’interroger sur les raisons profondes de l’absence d’entretien d’éléments historiques de la ville. S’agissant de la grille, il est constaté que celle-ci n’est pas entretenu et maintenu partiellement ouverte depuis plusieurs années, ce qui pèse sur sa structure et entraîne peu à peu des dégradations généralisées.
Enfin, si la Ville n’entend pas « brader son histoire », comment expliquer la revente à un prix inférieur (490 000 €) d’un patrimoine acquis douze ans plus tôt pour 664 401 € ?
V. Bilan financier : Regard de l’acquissions initiale du pavillon par la ville
Le Pavillon Dionnet et sa parcelle attenante, situés au 61–63 avenue du Consul-Général-Nordling à Livry-Gargan, correspondant aux parcelles cadastrées E 1812 et E 1814, ont été acquis par la commune le 3 juillet 2012 à la suite d’une adjudication judiciaire consécutive à une procédure de saisie immobilière. La mise à prix initiale s’élevait à 664 400 €, et la Ville a exercé son droit de préemption à l’issue de l’enchère publique, finalisant l’acquisition pour un montant exact de 664 401 € (cf. décision du maire n° 2012/112 du 25 juillet 2012).
La délibération n° 2024-12-38, adoptée en séance du Conseil municipal le 12 décembre 2024, acte la cession d’une partie de cette emprise — la parcelle E 1814, représentant 847 m² sur un total de 1 701 m² — au profit de l’Institut médico-éducatif (IME), pour un prix de vente fixé à 490 000 €.
Plusieurs éléments soulevés par cette opération interrogent à la fois la cohérence patrimoniale de la décision et les principes de bonne gestion des finances publiques :
Différentiel prix d’achat / prix de cession : le prix de vente représente environ 26 % de moins que le prix d’achat global de 2012, alors même que le marché foncier en zone urbaine dense a connu une tendance haussière au cours des douze dernières années. Il convient de noter que le bâtiment est toujours debout à ce jour.
Hypothèses de valorisation conditionnelles : l’estimation domaniale repose sur l’hypothèse d’une démolition préalable du bâtiment, hypothèse intégrée dans la demande d’évaluation. Or, le pavillon figurait encore dans le PLU 2015 comme « bâti isolé à préserver », jusqu’à son déclassement dans le PLUi de décembre 2024. La prise en compte de cette variable dans la valeur foncière est susceptible d’influer sur le montant estimé.
Absence de valorisation du bâti existant : aucun document disponible ne fait état d’une évaluation patrimoniale ou d’un chiffrage de réhabilitation du pavillon (daté de 1810), ni de son intégration dans une stratégie de requalification urbaine.
Absence de clause d’affectation du produit de cession : la délibération ne précise pas si les fonds issus de la vente seront affectés à un projet défini (réserve foncière, valorisation patrimoniale, équipement public), ni si des mécanismes de suivi de l’usage du terrain cédé (bail emphytéotique, conditions suspensives, clause de retour à la collectivité, etc.) seront mis en œuvre.
Évolution des intentions initiales : lors de l’achat de 2012, la commune avait exprimé l’objectif de créer un équipement public à destination de l’enfance, en lien avec l’école Benoît-Malon. Ce projet ne semble pas avoir été réévalué formellement en séance, et aucune délibération spécifique de renoncement à l’usage initial n’a été identifiée à ce jour.
La cession partielle du Pavillon Dionnet, dans les conditions actées par la délibération municipale du 12 décembre 2024, soulève dès lors une double interrogation :
Gestion publique : la vente à un prix inférieur à l’acquisition initiale, sans valorisation de l’actif bâti et sans affectation précise du produit de cession, interroge la valorisation optimale des biens communaux et la justification de l’usage des ressources publiques.
Stratégie urbaine : le renoncement au projet initial d’équipement public à vocation éducative ou sociale — au profit d’une cession à un opérateur tiers pour un projet exogène à la programmation municipale de 2012 — pose la question de la continuité des politiques locales d’aménagement et de la cohérence entre intentions initiales, arbitrages budgétaires et planification urbaine.
VI. Scénarios alternatifs
Dans le cadre du projet de relocalisation de l’Institut médico-éducatif (IME) sur le site du pavillon Dionnet, plusieurs propositions visent à concilier l’enjeu patrimonial et les besoins médico-sociaux. À ce jour, la position de la municipalité consiste à démolir entièrement la maison existante pour libérer l’emprise foncière nécessaire à la construction d’un nouvel établissement (à l’exception de la grille historique qui serait conservée en façade, selon déclarations en conseil municipal). En réponse, des pistes alternatives ont été évoquées pour limiter ou éviter la perte du patrimoine bâti.
Option 1 — Restauration et réaffectation culturelle du Pavillon (scénario « musée »)
Proposition défendue notamment par l’association Livry Participatif : changement d’implantation du projet IME, la Ville renonçant à utiliser la parcelle du pavillon pour permettre la conservation intégrale de la maison. Réhabilitation patrimoniale possible avec le soutien de partenaires (Fondation du patrimoine, mécénat d’entreprise, financements participatifs, etc.) et reconversion en équipement culturel.
Usages évoqués :
musée de la bande dessinée et de Métal hurlant ;
centre d’interprétation de l’histoire locale ;
maison des arts graphiques ou de la pop culture.
La proximité du Château de la Forêt renforcerait la cohérence d’un pôle culturel structurant à l’échelle du centre-ville. La municipalité souligne la rareté du foncier, sans publier d’état des lieux ; aucune étude, aucun devis ni chiffrage de réhabilitation n’ont été fournis.
Option 2 — Intégration partielle du pavillon dans le projet IME (scénario « façade conservée »)
Une deuxième piste consisterait à concevoir un projet architectural hybride, associant préservation partielle du bâtiment ancien et construction neuve. Le principe serait de conserver le pavillon Dionnet tout en édifiant l’IME dans une extension contemporaine à l’arrière.
Ce type de démarche, qualifiée d’« architecture intégrée », a été mis en œuvre dans d’autres contextes, avec des résultats permettant un compromis visuel et fonctionnel. À Livry-Gargan, il serait envisageable de conserver le corps principal du bâtiment de 1810 en l’état extérieur, et d’implanter le nouvel IME autour de celui-ci, relié par des structures légères (verrières, passerelles, matériaux compatibles). Cela maintiendrait l’aspect patrimonial depuis la rue, tout en assurant des locaux aux normes pour les activités médico-éducatives.
À ce jour, cette solution n’a pas été étudiée publiquement par la municipalité. Elle nécessiterait des études de faisabilité technique et financière, ainsi qu’une adaptation du programme initial.
Option 3 — Relocalisation de l’IME sur un autre site (scénario « plan B »)
Une troisième option consisterait à identifier un autre site pour accueillir le nouvel IME. Bien que la Ville considère le terrain du 61–63, avenue du Consul-Général-Nordling comme le plus opportun, certaines voix s’interrogent sur la possibilité de reprogrammer l’opération ailleurs. D’autres hypothèses évoquent des partenariats intercommunaux, sous réserve d’un accord de répartition des places entre territoires.
L’ARS étant partie prenante du projet de l’IME et de la requalification de la clinique Vauban en établissement de soins psycho-sociaux, La ville ayant bénéficié d’aides pour les projets médico-sociaux (LHSS, ACT, LAM), une relocalisation sur Vauban ou Sully pourrait être étudiée, sites potentiellement plus adaptés que la zone de l’ex-RN 3.
Ce scénario implique, à l’instar du premier, de renoncer à toute intervention sur le site du pavillon Dionnet, permettant sa sauvegarde.
Limites d’une valorisation mémorielle a minima
En cas de démolition du pavillon Dionnet, certaines propositions visent à préserver la mémoire du lieu par des dispositifs symboliques (plaque descriptive, etc.). Si de telles initiatives peuvent accompagner un projet de transformation urbaine, elles ne constituent pas des mesures patrimoniales à part entière : elles ne remplacent ni la matérialité du bâtiment, ni sa valeur d’usage passée, ni sa fonction de repère dans le paysage urbain de Livry-Gargan. Une valorisation mémorielle dissociée du bâti relève d’une logique de compensation plus que de conservation et apparaît insuffisante au regard des critères de sauvegarde, du respect du cadre de vie local et de la transmission de l’histoire communale. En l’absence de maintien physique du site ou d’intégration substantielle de ses éléments dans le nouveau projet, le risque est celui d’une mémoire désincarnée, réduite à des artefacts commémoratifs sans véritable ancrage dans le tissu urbain.
VII. Gouvernance locale et débat public
Au-delà de son objet patrimonial et urbanistique, le dossier du Pavillon Dionnet interroge la gouvernance territoriale et la participation citoyenne aux décisions. Il met en évidence des fragilités dans l’élaboration, la diffusion et la justification des choix publics, notamment lorsqu’ils portent sur des éléments à valeur historique ou symbolique.
1. Un déficit d’information et de transparence
L’examen de la délibération municipale du 12 décembre 2024 — autorisant la cession de la parcelle incluant le pavillon — révèle un déficit notable de transparence dans la présentation du dossier aux élus. Selon plusieurs témoignages, l’importance patrimoniale du bâtiment n’aurait pas été clairement portée à leur connaissance au moment du vote. La note de synthèse transmise en amont ne mentionnait pas le repérage patrimonial communal du pavillon, et certaines déclarations publiques, dont celles du maire lors de la délibération du conseil municipal, ont entretenu une confusion en affirmant qu’il « n’était pas classé ».
Plus largement, une décision engageant la transformation ou la disparition d’un élément du patrimoine local devrait être précédée d’une information complète, vérifiée et plurielle. À défaut, la capacité de délibération éclairée des élus et la légitimité du processus s’en trouvent affaiblies.
2. Haut risque déontologique : double qualité institutionnelle du maire
La délibération n° 2024-12-38 fait apparaître un élément significatif : le maire de Livry-Gargan exerce également la fonction de président du conseil d’administration de l’Institut médico-éducatif (IME), structure bénéficiaire de la cession envisagée. Autrement dit, le même responsable public intervient :
comme représentant de la collectivité cédante, dans la procédure d’aliénation du domaine privé communal ;
et comme représentant de la structure acquéreuse, l’IME, porteur du projet d’aménagement sur le site concerné.
Cette situation, bien que légalement possible dans certaines configurations, interroge en matière d’impartialité, de transparence et de prévention des conflits d’intérêts. Dans le cas d’espèce :
aucune délégation de la procédure initiale ni de la signature des actes à un adjoint/agent indépendant n’a été actée ;
le maire a piloté les étapes préparatoires (échanges avec les services fiscaux, rédaction des actes, négociation avec l’IME) ;
ni les annexes ni la délibération ne mentionnent explicitement cette double qualité, information pourtant substantielle pour apprécier la régularité de la procédure et la nature des intérêts en présence.
Cette configuration ne préjuge pas de la légalité des actes pris, mais pose une question de lisibilité démocratique de la décision.
Des critiques institutionnelles sur le processus de déclassement
Ces carences ont également été relevées par la commission d’enquête chargée du PLUi dans le cadre de l’enquête publique 2024. Dans son rapport, la commission critique le manque de justification apportée par l’EPT Grand Paris – Grand Est sur les déclassements patrimoniaux opérés à Livry-Gargan, rappelant qu’il ne suffit pas d’expliquer pourquoi on classe un bâtiment : il faut tout autant motiver la décision de ne plus le protéger. La décision de déclassement devrait donc faire l’objet d’une explication détaillée, étayée et publique.
Dans le cas du Pavillon Dionnet, l’absence de réponses substantielles de l’EPT et de la municipalité alimente une défiance chez certains citoyens et observateurs quant à la sincérité et à la robustesse des choix opérés.
4. Un déficit de concertation locale en amont des décisions
Si une enquête publique s’est tenue en 2024 pour la révision du PLUi, aucune réunion publique spécifique n’a été organisée par la municipalité sur le devenir du Pavillon Dionnet. Le contraste est notable au regard de précédents (p. ex. gare de l’Abbaye dans les années 2000) où un processus d’information plus soutenu avait été mis en œuvre.
L’absence de débat public dédié sur un sujet mêlant patrimoine, culture et urbanisme pourrait être perçue comme un manque d’ouverture. Le recours à une procédure intercommunale pour entériner le déclassement d’un bien strictement communal pourrait donner le sentiment d’un éloignement décisionnel et diluer les responsabilités politiques.
Ce déficit d’information et de prise en compte a conduit une partie des habitants à se mobiliser (pétition, médias). Le cas illustre plus largement la nécessité de consolider les outils de démocratie participative : concertation en amont des projets structurants, et amélioration de la communication institutionnelle autour des décisions en préparation.
Gouvernance culturelle et protection
Le cas du Pavillon Dionnet pose une question plus large : qui décide du sort d’un lieu lié à l’histoire de la culture populaire ? La commune, propriétaire du bien, au nom de ses besoins locaux, ou l’État (ministère de la Culture) au titre d’un patrimoine de portée nationale/internationale ? Dans d’autres circonstances, l’État a classé d’office des édifices menacés malgré l’avis de collectivités. Ici, malgré la notoriété de Métal hurlant, aucune procédure de classement n’a été officiellement engagée durant la période considérée.
Plus généralement, la reconnaissance du patrimoine du XIXe siècle, y compris des lieux de création associés à des mouvements artistiques/culturels contemporains, demeure limitée dans les dispositifs traditionnels. L’histoire du Pavillon Dionnet pourrait constituer un cas d’école pour faire évoluer les critères de protection, en intégrant davantage les marqueurs de mémoire collective récente.
Une proposition : vers l’élaboration d’un PLU patrimonial
Dans ce contexte, l’élaboration d’un PLU patrimonial apparaît comme une piste structurante à l’échelle communale. Elle permettrait d’identifier, documenter et encadrer la préservation du patrimoine bâti et immatériel, tout en anticipant les évolutions urbaines. La démarche s’inscrirait dans :
les recommandations de la commission d’enquête du PLUi 2024, appelant à des justifications circonstanciées pour chaque déclassement ;
les préconisations de l’Institut Paris Région (ex-IAU) en faveur d’atlas du patrimoine et de diagnostics culturels territorialisés comme outils d’aide à la décision.
À Livry-Gargan, un tel PLU patrimonial permettrait :
d’objectiver les critères de classement et de déclassement ;
d’associer davantage les habitants à l’identification des éléments patrimoniaux de proximité (bâtis, végétaux, espaces publics, lieux symboliques) ;
de faciliter la cohabitation entre projets d’aménagement et préservation du cadre de vie.
L’exemple du Pavillon Dionnet montre qu’en l’absence d’un tel outil, des tensions peuvent naître entre intérêts légitimes et souligne la nécessité de repenser la gouvernance culturelle locale dans une perspective transversale, articulant enjeux sociaux, urbanistiques et patrimoniaux.
Conclusion
Le dossier du Pavillon Dionnet dépasse largement la seule question du devenir d’un bâtiment ancien. Il renvoie à des arbitrages fondamentaux sur les valeurs qu’une collectivité entend préserver et transmettre : d’un côté, un lieu à forte portée mémorielle, combinant une architecture du XIXe siècle et une dimension culturelle emblématique du XXe (berceau de Métal hurlant) ; de l’autre, un projet d’équipement répondant à un besoin médico-social identifié, visant à améliorer les conditions d’accueil d’enfants en situation de handicap.
Des tensions comparables existent dans de nombreuses communes françaises. La particularité de Livry-Gargan réside ici dans la conjonction de deux facteurs : un patrimoine local longtemps sous-estimé et un projet social jugé vertueux, dont la mise en œuvre soulève une controverse en raison de la notoriété internationale attachée au lieu.
L’analyse des différentes phases du dossier fait apparaître plusieurs constats : la décision initiale de démolir le pavillon a été prise sans procédure de concertation spécifique, suscitant des réactions d’associations, d’habitants et de passionnés. Cette mobilisation a contribué à renforcer la transparence du processus décisionnel en obligeant la municipalité à apporter davantage de justifications. Néanmoins, le projet n’a pas évolué dans ses grandes lignes, traduisant une priorité donnée à un équipement neuf au détriment de la conservation patrimoniale.
Ce contexte conduit à une interrogation de fond : le choix opéré est-il le plus équilibré possible au regard de l’intérêt général, entendu dans toutes ses dimensions (sociales, culturelles, historiques et urbanistiques) ? Le débat reste ouvert tant que la décision finale n’a pas encore produit ses effets juridiques.
À ce stade, plusieurs pistes restent techniquement envisageables. Outre la création d’un véritable lieu de mémoire dédié à Métal hurlant — afin de préserver l’héritage symbolique du site en cas de démolition —, les scénarios examinés dans le corps du dossier demeurent ouverts : (1) restauration et réaffectation culturelle du pavillon sur place ; (2) intégration partielle du bâti ancien au sein d’un projet IME (architecture intégrée) ; (3) relocalisation de l’IME sur un autre site plus adapté. Cette réflexion s’inscrit dans une problématique plus large : la reconnaissance et la protection du patrimoine culturel du XIXe siècle, encore insuffisamment représenté dans les politiques de sauvegarde malgré son impact sur l’imaginaire collectif.
Le cas du Pavillon Dionnet interroge également la gouvernance du patrimoine à l’échelle locale. Il révèle les limites actuelles des outils disponibles pour articuler projet d’aménagement et valorisation des lieux de mémoire culturelle. Une recommandation forte se dégage : la mise en œuvre d’un Plan local d’urbanisme patrimonial, offrant un cadre stratégique explicite pour l’identification, la justification et la protection du patrimoine bâti et immatériel. Cette proposition s’inscrit dans la continuité des réserves formulées par la commission d’enquête du PLUi (2024), qui a souligné le manque d’argumentation sur les déclassements opérés à Livry-Gargan, et rejoint les recommandations méthodologiques de l’Institut Paris Région en faveur de diagnostics partagés, d’atlas patrimoniaux et de démarches participatives structurées.
Parallèlement, les paramètres financiers et domaniaux présentés dans le bilan (différentiel entre le prix d’acquisition et le prix de cession, hypothèses d’évaluation « après démolition », absence d’affectation précise du produit de cession) s’agrègent aux enjeux de stratégie urbaine et de continuité des politiques publiques. Ils invitent à apprécier le projet non seulement au prisme des besoins médico-sociaux, mais aussi sous l’angle de la valorisation optimale des biens communaux et de la cohérence d’ensemble de l’action municipale.
Le Pavillon Dionnet, longtemps délaissé, a ainsi été replacé au cœur du débat public. Sa situation interroge la capacité des institutions locales à faire dialoguer mémoire et modernité, et à associer les citoyens à des choix qui engagent leur territoire. Au-delà de son devenir concret, elle rappelle que la démocratie locale ne se résume pas à l’application de procédures : elle suppose un véritable effort de mise en débat des enjeux, de partage des connaissances et de construction collective de l’intérêt général.
Livry Participatif — Enquête publique conjointe · Parc de la Poudrerie · 2025Dossier d’Observations — Extension de classement au titre des sites et inscription des cités-jardins
Extension de classement du Parc de la Poudrerie : enjeux patrimoniaux
Observations de Livry Participatif dans le cadre de l’enquête publique conjointe — projet d’extension de classement au titre des sites et d’inscription des cités-jardins (Vaujours – Sevran – Livry-Gargan – Villepinte, 27 janvier au 25 février 2025)
Contexte général : pourquoi protéger le patrimoine de la Poudrerie ?
Le projet d’extension de classement au titre des sites et d’inscription pour le Parc de la Poudrerie et les cités-jardins qui y sont associées répond à plusieurs enjeux majeurs :
La préservation d’un patrimoine historique et industriel : la Poudrerie, fondée au XIXe siècle, témoigne d’une histoire forte de l’industrie de la poudre en France. Ses bâtiments, encore visibles et parfois menacés, présentent un intérêt patrimonial certain.
La valorisation paysagère et récréative du site : en tant que parc forestier ouvert au public, il est devenu un lieu de détente, de loisirs et de promenade pour de nombreux habitants. L’extension du classement vise à pérenniser cette fonction sociale et ce paysage singulier à l’échelle du territoire.
C’est dans cet esprit que les services de l’État (DRIEAT Île-de-France) ont engagé une procédure de classement et d’inscription supplémentaire, visant à inclure les éléments historiques non encore protégés (pavillon Dautriche, caserne, parcelles de la Marine, etc.), ainsi que les cités-jardins conçues pour accueillir les ouvriers et employés de la Poudrerie.
Le cadre légal de la protection patrimoniale
Les deux niveaux de protection
Le classement au titre des sites est régi par les articles L.341-1 et suivants du Code de l’environnement, qui visent à protéger et conserver des espaces naturels ou bâtis ayant un intérêt paysager, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque. Toute modification de l’état des lieux est soumise à une autorisation spéciale délivrée par l’autorité compétente.
L’inscription au titre des sites constitue un deuxième niveau de protection (articles L.341-1 et R.341-9 du Code de l’environnement), imposant aux propriétaires ou porteurs de projets de signaler tout travaux susceptibles de modifier l’aspect du site, avec un avis de l’Architecte des Bâtiments de France.
Périmètre et ambition du projet
Extension du classement : il s’agit d’inclure les espaces qui n’ont pas été intégrés lors du classement initial de 1994, notamment l’entrée historique du parc (Pavillon Dautriche, parcelles non classées du ministère des Armées, etc.) et la parcelle de la Marine au nord.
Création de sites inscrits : elle concerne des ensembles de cités-jardins et de logements historiques (avenue de la Poudrerie à Livry-Gargan, boulevard Jacques Amyot à Villepinte, rue Paul Vieille à Vaujours, etc.) qui sont directement associés à l’histoire industrielle de la Poudrerie.
Objectifs de la protection
Réaffirmer la cohérence historique de l’ancienne poudrerie et de ses abords, en reconstituant un ensemble unitaire respectant le plan d’origine.
Maintenir et encadrer les usages du site pour éviter les menaces liées à la pression urbaine (densification des franges du parc, modification de la composition paysagère, disparition de bâtiments remarquables).
Faciliter la prise en compte de la biodiversité (site Natura 2000, ZNIEFF, etc.) en protégeant les corridors écologiques.
Offrir un cadre lisible aux acteurs locaux (collectivités, opérateurs, associations) pour guider la gestion et les éventuels travaux.
Reconnaissance du caractère patrimonial et paysager
Qualités historiques et architecturales
Les bâtiments de l’ancienne poudrerie (Pavillon Dautriche, Quadrilatère Gamma, etc.) représentent un héritage industriel unique du XIXe siècle, illustrant le savoir-faire des manufactures d’État. Les cités-jardins, souvent conçues selon les principes du mouvement hygiéniste du début du XXe siècle, ont une valeur architecturale et urbaine (formes variées, présence de petits jardins individuels, façades en briques, etc.). La démarche de compléter le classement initial pour intégrer ces secteurs bâtis renforce la cohérence historique et la compréhension globale du site.
Intérêt paysager et pittoresque
La structure en éventail du premier périmètre industriel, pensée par l’ingénieur Gustave Maurouard, confère au parc un aspect singulier, avec des allées bordées de merlons boisés et des espaces en clairières (anciens lieux de stockage). Les alignements d’arbres, les voies pavées, les fossés et mares contribuent à un caractère pittoresque qui se distingue clairement du tissu urbain alentour. Les cités-jardins prolongent cette dimension pittoresque en offrant des perspectives végétales, de petites places centrales et des espaces de proximité arborés.
Patrimoine social et mémoriel
L’ancienne poudrerie a façonné l’histoire locale pendant plus d’un siècle (de 1873 à 1973), impliquant jusqu’à plus de 3 000 ouvriers et cadres. Les logements ouvriers et cités-jardins témoignent de l’organisation sociale propre à la poudrerie, avec des réfectoires, coopératives et équipements sportifs (stade Burlot, etc.). La protection par inscription permet de maintenir et valoriser ce témoignage de vie collective, encore perceptible dans les usages et rites culturels (fête de la Sainte-Barbe, etc.).
Principaux motifs d’adhésion au projet de protection
Consolidation de la cohérence patrimoniale : Il est souligné la pertinence d’inclure l’entrée historique du parc et les cités-jardins pour restaurer l’unité d’origine de la poudrerie.
Cadre plus protecteur : L’avis majoritairement positif s’explique par la volonté de préserver le site contre des projets immobiliers ou d’infrastructures lourdes qui pourraient le dénaturer.
Opportunité de gestion concertée : Le projet de classement renforce le dialogue entre l’État, les collectivités et les associations, notamment pour la mise en œuvre d’un cahier d’orientations de gestion.
Réserves et points d’interrogation
Malgré l’adhésion large au principe de protection, des réserves importantes ont été exprimées lors de la réunion publique du 15 février 2025 et dans les observations déposées par les adhérents de Livry Participatif :
État de dégradation avancée de certains bâtiments (Pavillon Dautriche, hangar au soufre…) : des inquiétudes subsistent quant à l’urgence de travaux de mise en sécurité et de restauration.
Manque de moyens financiers : la réussite du classement dépendra de la mobilisation de subventions (État, Région, Département) et du portage politique local.
Coordination avec le PLUi : plusieurs participants ont relevé une possible contradiction entre les zonages urbains prévus et la protection du parc (densification autour des gares).
Pression d’usage : la fréquentation élevée du parc (notamment en période estivale) appelle un encadrement précis de la circulation des promeneurs, cyclistes, cavaliers.
Des éléments patrimoniaux exclus du PLUi : la réserve n°2 de la commission d’enquête
Les bâtiments non intégrés à l’inventaire patrimonial
L’EPT Grand Paris Grand Est n’a pas accepté d’intégrer plusieurs éléments patrimoniaux de l’ancienne Poudrerie nationale dans son inventaire patrimonial au titre du patrimoine protégé. Cette exclusion contredit les recommandations du projet d’extension au titre des sites, qui visent une prise en compte globale du patrimoine industriel et social de la poudrerie. Parmi ces éléments refusés figurent :
L’ancien laboratoire,
L’ancienne infirmerie-prison de la caserne,
Les anciens postes de garde,
La coopérative de la Cité-Jardin.
Lors de l’enquête publique sur le PLUi, des observations citoyennes ont mis en évidence la richesse du patrimoine bâti et naturel de Livry-Gargan, composé d’anciens bâtiments, de parcs, de jardins et d’espaces forestiers associés aux sites historiques. Ce patrimoine contribue non seulement à la qualité de vie des habitants, mais aussi à l’identité culturelle et paysagère de la ville.
Malgré ces enjeux, plusieurs éléments jusque-là considérés comme patrimoniaux ont été déclassés dans le nouveau PLUi, sans qu’une information préalable ne soit apportée au public. Cette situation se retrouve également autour du parc de la Poudrerie et de ses bâtiments historiques, où la cohérence écopaysagère entre les forêts, les anciennes casernes, les laboratoires et les cités-jardins pourrait être compromise si des déclassements interviennent sans concertation préalable.
Des déclassements sans justification suffisante : le rapport de la commission d’enquête
Dans son rapport, la commission d’enquête souligne cette problématique en formulant plusieurs réserves, notamment la réserve n°2, qui exige la mise en cohérence des critères d’identification du patrimoine (au titre de l’article L.151-19 du Code de l’urbanisme) et leur intégration dans le règlement du PLUi.
« Le règlement peut identifier et localiser les éléments de paysage et identifier, localiser et délimiter […] les quartiers, îlots, immeubles bâtis ou non bâtis, espaces publics, monuments, sites et secteurs à protéger, à conserver, à mettre en valeur ou à requalifier pour des motifs d’ordre culturel, historique ou architectural […]. »
Article L.151-19 du Code de l’urbanisme
Le commissaire enquêteur relève que le déclassement de plusieurs bâtiments a été justifié par les élus locaux au motif de besoins ponctuels de mise aux normes, de rénovation ou d’amélioration. Ils affirment que ces déclassements n’impliquent pas nécessairement des destructions, mais permettent d’assouplir les contraintes pour mieux entretenir ces bâtiments.
« Concernant le déclassement des bâtis de Livry-Gargan, la commission constate la réponse très peu détaillée de l’EPT ; aucune justification précise n’est donnée pour chacun des bâtiments. Ces justifications auraient été de nature à éclairer au mieux le public sur le devenir de ces bâtiments et d’apprécier la trajectoire de conservation du patrimoine bâti sur la ville. […]
La commission estime que les réponses de l’EPT sur les questions relatives au patrimoine et aux changements de zonage, n’apportent pas d’éclairage complémentaire suffisant pour pallier l’absence de justification claire et précise des règles énoncées dans le projet. […]
RESERVE N°2 de la commission d’enquête : Mettre en cohérence les critères d’identification des éléments relevant de l’article L151-19 du Code de l’urbanisme, et les intégrer dans le règlement du PLUi, avant l’approbation. […]
À Livry-Gargan, c’est à l’initiative d’associations que le public a contesté ces inscriptions/retraits au titre du Code de l’urbanisme, par pétitions très argumentées, déposées sur le registre numérique et en mairie. […]
Toutefois, la commission relève l’insuffisance de justifications, notamment à Livry-Gargan, apportées aux demandes de déclassement, qui devrait conduire à un retrait de ces demandes au sein de ce projet. […]
L’inventaire du bâti remarquable devra être établi sur la base de critères objectifs, concrets, historiquement ou architecturalement justifiés, avec des partenaires dont les compétences sont unanimement reconnues tels que le Conseil Départemental, le CAUE de Seine-Saint-Denis, et les Architectes des Bâtiments de France. »
Rapport de la commission d’enquête PLUi GPGE
Portrait des bâtiments menacés
L’ancienne infirmerie et prison de la caserne
L’ancienne infirmerie et prison de la caserne — Édifié en 1897, caractéristique de l’architecture de la poudrerie (moellons, pierre de meulière, alternance briques/pierres calcaires) — Source : patrimoine.seinesaintdenis.fr
Édifié en 1897, ce pavillon abrite à l’origine l’infirmerie de la caserne, ses bureaux ainsi qu’une cellule d’emprisonnement. Son style, comme les matériaux utilisés (moellons, pierre de meulière, alternance de briques et pierres calcaires), sont caractéristiques de la poudrerie. Transformé en logements pour ingénieurs en 1949, il a été reconverti en logement social dans les années 1990.
L’ancien poste de garde et écurie
Les anciens postes de garde : deux pavillons marquant l’entrée de la caserne d’infanterie construite vers 1875, architecture représentative du début de la IIIe République — Source : patrimoine.seinesaintdenis.fr
Deux pavillons à usage de logements et d’écurie marquaient l’entrée de la caserne d’infanterie construite vers 1875. D’abord utilisé comme écurie, le bâtiment est progressivement aménagé en logement, fonction qu’il conserve encore actuellement. Son architecture est représentative des édifices élevés au début de la IIIe République sur la poudrerie.
L’ancien laboratoire
L’ancien laboratoire d’épreuves physique et chimique de la poudre noire, édifié en 1872 — Soubassement en meulière, maçonnerie de pierre enduite, appareillages de briques formant décors — Source : patrimoine.seinesaintdenis.fr
Laboratoire d’épreuves physique et chimique de la poudre noire édifié en 1872, le bâtiment abrite depuis les années 1990 un centre de loisirs de la ville de Livry-Gargan. Malgré son homogénéité apparente, la façade principale présente deux campagnes de construction distinctes. À droite se trouve le bâtiment d’origine composé d’un avant-corps jouxté de deux ailes comprenant chacune deux travées. À gauche, l’extension en « L » du début du XXe siècle reprend strictement la même composition et les mêmes mises en œuvre : soubassement en meulière, maçonnerie de pierre enduite, appareillages de briques et de pierres formant décors.
La réhabilitation en cours de la cité-jardin : une modernisation en décalage avec l’inscription
Une initiative louable, une mise en œuvre problématique
La réhabilitation en cours de la cité-jardin de la Poudrerie, initiée en 2022 par Seine-Saint-Denis Habitat, marque une étape importante dans la rénovation du patrimoine bâti de Livry-Gargan. Il est difficile d’être défavorable à une telle initiative, visant à améliorer les performances énergétiques des logements et à adapter l’habitat aux besoins actuels. Cependant, plusieurs questions majeures se posent quant à la cohérence entre ces travaux de modernisation et le projet d’inscription de la cité-jardin en tant que site patrimonial.
En effet, l’inscription intervient alors que la cité-jardin a été profondément remaniée, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. De nombreux éléments d’origine ont été remplacés ou modifiés, affectant ainsi l’identité architecturale et historique du site :
Huisseries et clôtures : remplacées par des matériaux modernes qui ne respectent pas toujours le caractère patrimonial initial.
Crépis et couleurs : application de nouvelles teintes et textures qui rompent avec l’unité esthétique d’origine.
Façades et menuiseries : modernisation altérant l’esthétique d’origine du bâti.
De plus, aucun acteur spécialisé dans la préservation du patrimoine, tel que la Fondation du Patrimoine, n’a été intégré au projet. L’absence de cette expertise a conduit à des choix qui peuvent apparaître en décalage avec une démarche de valorisation historique.
La démolition de l’ancienne coopérative : un effacement irréversible
L’élément le plus préoccupant de cette réhabilitation demeure la démolition de l’ancienne coopérative de la cité-jardin, prévue dans le permis de construire n° 093 046 21 C0074 délivré le 13 janvier 2022 par Seine-Saint-Denis Habitat. Ce bâtiment constitue un témoignage essentiel du fonctionnement initial de la cité-jardin, illustrant son approche sociale et coopérative caractéristique de son époque. Son effacement est en totale inadéquation avec l’objectif d’inscription de la cité-jardin en tant que site patrimonial, qui vise précisément à préserver et valoriser ce type d’héritage historique.
De surcroît, l’ancienne coopérative a été murée, témoignant d’une mise à l’écart du bâti avant sa destruction, sans considération pour sa valeur patrimoniale. Sa disparition compromettrait la cohérence du projet d’inscription en privant la cité-jardin d’un élément structurant de son histoire et de son identité.
Pour mémoire, le permis de construire n° 093 046 21 C0074 stipule :
Bénéficiaire : Seine-Saint-Denis Habitat
Nature des travaux : Réhabilitation thermique et résidentialisation de la cité-jardin comprenant 21 logements individuels et la démolition d’un bâtiment comprenant un local commercial et un logement
Adresse du projet : 19 à 69 avenue de la Poudrerie – 93190 Livry-Gargan
Surface du terrain : 7 295 m² ; Surface créée : 50 m² ; Surface supprimée : 384 m²
La coopérative : mémoire d’une organisation sociale
L’ancienne coopérative-épicerie de la cité-jardin représente bien plus qu’un bâtiment : elle est le témoin d’un modèle d’organisation sociale propre aux cités ouvrières du début du XXe siècle.
Les propositions de Livry Participatif : vers un périmètre de protection unifié
Le problème de la segmentation du périmètre actuel
Le règlement graphique du PLUi présente le site de l’ancienne poudrerie, son quartier et la cité-jardin comme segmentés en trois zones distinctes dites « Séquence bâtie remarquable au titre du L.151-19 du Code de l’Urbanisme ». Cependant, il semble impératif de reconnaître que l’ensemble des bâtiments de l’ancienne poudrerie, ainsi que les habitations situées de part et d’autre de l’avenue de la Poudrerie, constituent un patrimoine unifié hérité de l’ancien site industriel de l’État dédié à la fabrication de la poudre. Il est donc nécessaire d’inclure tous les bâtiments existants dans cette zone au sein d’un seul périmètre étendu et cohérent.
État actuel de la séquence bâtie remarquable au PLUi
Le site de l’ancienne poudrerie, son quartier et la cité-jardin sont présentés comme segmentés en trois zones distinctes dites « Séquence bâtie remarquable au titre du L.151-19 du Code de l’Urbanisme ». Il semble impératif de reconnaître que l’ensemble des bâtiments de l’ancienne poudrerie, ainsi que les habitations situées de part et d’autre de l’avenue de la Poudrerie, constituent un patrimoine unifié. Il est donc nécessaire d’inclure tous les bâtiments existants dans cette zone au sein d’un seul périmètre étendu et cohérent.
Règlement graphique PLUi GPGE — Plan du patrimoine – Livry-Gargan : périmètre actuel de la séquence bâtie remarquable (contour bleu) — trois zones distinctes, alors que le patrimoine forme un ensemble unitaire↓ Voir la légende PLUi GPGERèglement graphique PLUi GPGE — Plan du patrimoine – Livry-Gargan : Proposition d’extension du périmètre par Livry Participatif (encadré bleu marine) pour un périmètre étendu et cohérent↓ Voir la légende PLUi GPGE
Extension du périmètre : intégration de l’ancienne infirmerie
Synthèse des enjeux patrimoniaux : deux visions en tension
Les analyses révèlent deux visions divergentes :
D’un côté, la vision patrimoniale et environnementale, qui demande une protection exhaustive et une intégration complète de l’ensemble des éléments historiques du site. Cette vision s’inscrit dans une démarche de développement durable souhaitable pour le territoire et le département.
De l’autre, la vision limitée adoptée par l’EPT et reflétée dans les PLUi récents, qui, en raison d’un décalage temporel et de choix protectionnistes restreints, exclut des composantes essentielles.
Ce décalage génère un risque d’incohérence réglementaire. En l’absence d’une harmonisation, le projet d’extension du classement pourrait se trouver en contradiction avec la planification urbaine actuelle. Par ailleurs, l’exclusion de certains éléments patrimoniaux peut perturber la cohérence patrimoniale et environnementale de l’ensemble, dans un contexte où la pression urbaine s’accentue.
Recommandations
Les recommandations suivantes ont été formulées par Livry Participatif dans le cadre de ses observations déposées lors de l’enquête publique.
Enjeux démocratiques
Renforcer la transparence des phases préalables à l’enquête publique : communiquer et rendre accessibles au public les rapports d’inspection générale, les comptes rendus des consultations institutionnelles (avis des communes concernées, du Département, des services de l’État tels que la Préfecture et l’UDAP) et analyses ayant contribué à l’élaboration du projet soumis à enquête.
Renforcer le volet bâti et patrimonial
Réaliser un inventaire exhaustif des bâtiments et ouvrages remarquables (cités-jardins, anciens laboratoires, caserne, etc.) afin de prioriser leur restauration ou réhabilitation.
Encourager la formation de partenariats (Fondation du Patrimoine, mécénat) pour cofinancer les travaux et valoriser l’héritage industriel et militaire.
Élaborer un guide de prescriptions architecturales, sous l’égide de la DRIEAT et en concertation avec l’Architecte des Bâtiments, la Fondation du patrimoine, le CAUE et le Département, définissant matériaux, teintes, menuiseries, pour assurer une cohérence esthétique et historique.
Inscrire les bâtiments remarquables dans les documents d’urbanisme
Inscrire la protection des bâtiments et séquences remarquables au PLUi : conformément aux observations exprimées lors des enquêtes publiques, sauvegarder l’ensemble industriel et militaire (ancien laboratoire, infirmerie-prison, postes de garde, coopérative…) pour maintenir la cohérence historique du site.
Élargir le périmètre de protection de la séquence bâtie de l’ancienne poudrerie et les habitations de la cité-jardin dans un seul périmètre étendu et cohérent pour inclure l’ensemble des structures existantes afin de préserver et valoriser ce patrimoine unique.
Reclasser les terrains du Ministère de la Défense et ceux du parc de la zone « Nl » vers la zone « N » pour refléter le statut de protection environnementale élevé (Natura 2000).
Assurer la cohérence des travaux de réhabilitation
Exiger l’intégration d’experts patrimoniaux (Fondation du Patrimoine, CAUE, ABF) dans tout projet de réhabilitation touchant les bâtiments de la cité-jardin ou de la poudrerie, afin d’éviter les choix de matériaux et de mise en œuvre incompatibles avec la valeur patrimoniale du site.
Reconsidérer la démolition de l’ancienne coopérative de la cité-jardin, prévue dans le permis de construire n° 093 046 21 C0074, dont la disparition priverait le site d’un témoignage essentiel de son organisation sociale historique.
Assurer une concertation et une gouvernance renforcées
Créer un comité de pilotage (État, Département, communes, EPT, associations) pour veiller à l’application du classement et résoudre les conflits d’usage.
Organiser une concertation régulière avec les habitants (réunions publiques, stands, visites guidées), afin de consolider l’adhésion et répondre aux interrogations.
Gérer la fréquentation de manière durable
Sensibiliser le public (panneaux, brochures, signalétique) aux fragilités du site, aux réglementations en vigueur et au patrimoine industriel.
Légendes des documents graphiques du PLUi Grand Paris Grand Est
4.2.1.A — Plan de zonage
Zone naturelle
N – Naturelle
Nl – Loisirs
Na – Agriculture urbaine
Zone urbaine
UA – Centralités urbaines
UB – Intermédiaire
UC – Pavillonnaire
UG – Grands collectifs
UF – Activités économiques
UV – Urbaine verte
UE – Grands équipements
UP – Zone de projet
4.2.1.B — Périmètres et linéaires
Limite de zones et de secteurs
Emplacement réservé (L.151-41 1°)
Emplacement réservé (hachures)
Linéaire commercial (L.151-16)
Périmètre 500 m autour des gares
OAP sectorielle
Bâtiment — changement de destination
PAPAG (L. 151-41 5°)
4.2.2 — Prescriptions environnementales
Espace boisé classé
Espace vert paysager et écologique
Cœur d’îlot
Alignement d’arbres
+Arbre ou groupe remarquable
Zone humide (L. 211-1)
Milieux aquatiques et humides
Secteur d’attention écologique
4.2.11 — Plan du patrimoine
Patrimoine identifié (L.151-19)
Bâti remarquable protégé
Séquences patrimoniales
Séquence bâtie remarquable
Éléments d’information
★Monument Historique classé ou inscrit
Références documentaires et patrimoniales
Département de la Seine-Saint-Denis — Inventaire du patrimoine. Ancienne infirmerie et prison de la caserne de la Poudrerie (1897). patrimoine.seinesaintdenis.fr
Département de la Seine-Saint-Denis — Inventaire du patrimoine. Ancien poste de garde et écurie de la caserne de la Poudrerie (vers 1875). patrimoine.seinesaintdenis.fr
Département de la Seine-Saint-Denis — Inventaire du patrimoine. Ancien laboratoire d’épreuves physique et chimique de la poudre noire (1872). patrimoine.seinesaintdenis.fr
Grand Paris Grand Est. Rapport de la commission d’enquête PLUi GPGE — dont Réserve n°2 relative à l’article L.151-19 du Code de l’urbanisme. 2024.
→ Pour les références documentaires relatives à l’enquête publique et au PLUi Grand Paris Grand Est, voir également : Extension de classement du Parc de la Poudrerie — enjeux urbanistiques.
Référence recommandée : Livry Participatif, « Extension de classement du Parc de la Poudrerie : enjeux patrimoniaux », Extension de classement du Parc de la Poudrerie : enjeux patrimoniaux, Livry-Gargan, 2025.
Localisation : 61-63 avenue du Consul Général Nordling, Livry-Gargan (Seine-Saint-Denis)
Année de construction : 1810
Style architectural : Maison bourgeoise de la première moitié du XIXᵉ siècle
Le Pavillon Dionnet, construit en 1810, est un édifice emblématique de l’histoire de Livry-Gargan, à la fois par son architecture typique de la maison bourgeoise du XIXᵉ siècle et par son rôle central dans l’histoire culturelle mondiale.
Situé sur l’avenue du Consul Général Nordling, il occupe une place stratégique dans le centre de la commune, face au Château de la Forêt.
Au-delà de sa valeur locale, ce bâtiment s’inscrit dans le patrimoine culturel international, ayant été le lieu de naissance du magazine Métal Hurlant, une œuvre révolutionnaire qui marquera de façon décisive le monde de la science-fiction, du graphisme et de la bande dessinée.
CONTEXTE HISTORIQUE
À l’aube du XIXᵉ siècle, Livry-Gargan, alors une bourgade rurale, devient progressivement une destination prisée par les élites parisiennes.
L’essor des résidences secondaires et des maisons de villégiature marque cette époque. Le Pavillon Dionnet illustre cette transition : une demeure bourgeoise érigée dans un cadre bucolique, à proximité de la forêt de Bondy. À cette époque, l’attractivité du territoire se développe grâce à l’amélioration des voies de communication, facilitant les déplacements vers la capitale.
UNE ARCHITECTURE TYPOLOGIQUE
Le pavillon est un exemple livryen remarquable de l’architecture bourgeoise du XIXᵉ siècle.
Matériaux emblématiques de l’Île-de-France : pierres de taille et meulières
Clôture en fer forgé : raffinement et attention aux détails
UNE INTÉGRATION URBAINE SIGNIFICATIVE
Sa position, face au Château de la Forêt et en cœur de ville, fait du Pavillon Dionnet un repère visuel et historique pour les habitants.
L’ensemble participe à la mémoire collective de Livry-Gargan, en racontant l’évolution urbaine de la ville.
Le Pavillon Dionnet s’inscrit dans une période charnière de l’histoire urbaine de Livry-Gargan, lorsque la commune, encore majoritairement rurale au début du XIXᵉ siècle, se transforme progressivement en une destination privilégiée pour la bourgeoisie parisienne.
La construction de demeures bourgeoises comme le Pavillon Dionnet reflète ce phénomène, des résidences confortables, destinées à offrir un cadre de vie paisible, loin de l’agitation de la capitale. L’évolution du quartier illustre bien le développement de la ville au fil des siècles, avec une transformation progressive des espaces alentours pour répondre aux exigences urbaines.
LE BERCEAU DE MÉTAL HURLANT
En 1975, le Pavillon Dionnet devient le théâtre d’un événement majeur pour la culture populaire internationale :
La naissance du magazine Métal Hurlant.
Fondé par :
Jean-Pierre Dionnet
Moebius
Philippe Druillet
Bernard Farkas
Nikita Mandryka
Ce magazine révolutionne la bande dessinée de science-fiction, en explorant des thèmes audacieux et en adoptant un style graphique innovant.
Influence et héritage de Métal Hurlant :
Métal Hurlant est à l’origine d’un mouvement artistique global, inspirant de nombreux créateurs.
Il influence des œuvres emblématiques comme Star Wars, Mad Max et Blade Runner, ou encore les univers cyberpunk, définissant un style visuel unique.
Il devient une franchise internationale avec le magazine Heavy Metal, adaptation américaine qui dépasse les 230 000 ventes par numéro au début des années 80.
En 1981, Métal Hurlant donne naissance à un film d’animation culte, aujourd’hui une référence du genre. Ce film a également permis de faire découvrir le hard rock français, en intégrant un morceau du groupe Trust dans sa bande-son. Ce morceau correspond à la version anglaise du titre Préfabriqué 1.
En 1999, le film Heavy Metal voit le jour, s’inspirant du magazine et poursuivant son héritage visuel et narratif.
En 2012, la série TV « Metal Hurlant Chronicles » rappelle le caractère toujours actuel de l’œuvre des fondateurs du magazine.
LE PAVILLON DIONNET AUJOURD’HUI
Le Pavillon Dionnet est désormais le dernier représentant de son époque à Livry-Gargan le long de l’ancienne Route d’Allemagne (aujourd’hui RN3).
Change.org – Sauvons le Pavillon Dionnet, berceau de Métal Hurlant et patrimoine de Livry-Gargan !